→ Un vin pur
→ Bu et rebu
→ Sa signature : la fraîcheur fruitée et l’harmonie lumineuse
→ L’émotion dominante : le tonus
Une cuvée rare, vinifiée avec les levures indigènes, non filtrée, sans sulfites ajoutés et au taux d’alcool mesuré : un vin de Valvignères, haut lieu du vin naturel en France, comme on les aime, issu d’une agriculture profondément respectueuse des écosystèmes et de la biodiversité* ! Il est signé Géraldine et Méryl Croizier, du domaine La Vrille et le Papillon. Ici, dans le Sud-Ardèche, chaque bouteille est une manière d’habiter le monde.
Celle-ci a accompagné une soirée estivale en mode slow life, dans le calme et la paix des montagnes du Vercors à peine troublés par la mélodie des grillons. Ce soir-là, il y avait des étoiles dans le ciel et dans le verre, dans les yeux et dans la bouche.
Nez de petits fruits frais devenant exotique à l’aération. Bouche parfaitement harmonieuse, avec autant de rondeur que de fraîcheur et beaucoup d’énergie. Une belle buvabilité, soutenue par une fine minéralité. Le vin est précis, élégant, d’une distinction rare. Et digeste. Encore un bon point pour les vins naturels du Sud-Ardèche, où l’on trouve tant de vins d’une qualité remarquable pour des prix qui restent sages.
Q, c’est un 100 % ugni blanc, un cépage à la réputation modeste, souvent cantonné à la distillation dans le Sud-Ouest, mais dont la Provence et l’Ardèche ont hérité d’un patrimoine notable de vieilles vignes. Il donne ici un vin délicieux. La preuve que, si l’habit ne fait pas le moine, le cépage ne fait pas le vin. Il existe des chenins imbuvables et des ugnis délectables. Après tout, ce cépage, sous le nom de trebbiano bianco, a bien meilleure réputation en Italie.
Sans doute la vie des sols, la limitation des rendements, l’âge des vignes, la précision dans la date de récolte et le minimalisme des interventions en cave comptent-ils davantage que l’identité des cépages. Ce jus fringant et racé parle ainsi de démystification du cépage au profit du lieu, du vivant et du geste humain.
Plus je goûte de vins vivants, plus je me moque des cépages. Bien sûr, on découvre souvent le monde du vin avec la grille de lecture ampélographique ou, pour le dire autrement, « à l’américaine » : on boit du chardonnay, du sauvignon ou du riesling ; du merlot, du cabernet-sauvignon ou de la syrah.
Dans l’univers des vins de lieu ou d’auteur, les cépages deviennent secondaires. L’essentiel réside dans les terroirs et dans les choix des vignerons. Plus un vin est grand, moins le cépage y imprime sa marque — et, à ce niveau, le temps affine les vins en même temps qu’il efface les caractères variétaux.
Le cépage donne un langage au vin ; le lieu lui donne quelque chose à dire. La personnalité vient du soleil, de la terre et de la pierre. Le raisin peut pousser partout ; un paysage, en revanche, n’est reproductible nulle part. Un grand vin est avant tout affaire de conscience, de volonté et d’amour.
Par ailleurs, j’ai souhaité déboucher une bouteille de vin de Valvignères car, il y a peu, des orages de grêle ont dévasté des hectares de vignes dans le secteur. Géraldine et Méryl Croizier ont été tout particulièrement touchés. Le métier de vigneron est décidément un métier héroïque… Boire un vin issu de ces terroirs, c’est aussi témoigner sa solidarité à ceux qui les font vivre. Chaque bouteille sauvée d’un millésime difficile est une victoire contre la fatalité.
Il faut beaucoup de courage pour persévérer face à un monde et à des hommes déréglés. Alors levons nos verres à tous les terroiristes engagés, amoureux de la terre et de la nature, qui sont en première ligne face aux désastres provoqués par ceux qui se moquent de l’état de la planète — ceux qui contribuent le plus au changement climatique en subissent souvent les conséquences les plus lointaines…
Finalement, cette dégustation légère, de vacances, sans prétention, m’aura rappelé certaines choses essentielles : un vin est — ou devrait être — une expérience culturelle, sensible et humaine. Tout dans le vin est relationnel. Il associe un lieu, un vigneron et un buveur dans une même histoire. À cet instant, je suis extrêmement heureux d’avoir rencontré ce joli Q, vin libre et authentique.
* Méryl Croizier est œnologue. Il raconte que, durant sa formation, on lui a appris à utiliser tout un tas de produits, mais on ne parlait quasiment pas de viticulture bio. Ayant des grands-parents qui faisaient du vin en Ardèche, à Valvignères et à Toulaud, ayant fait les vendanges chez Gérald Oustric, et les vignes familiales ayant été entretenues, en attendant qu’il les reprenne, par le voisin Christophe Comte (autre pionnier de l’agriculture biodynamique en Ardèche du Sud avec le domaine des Vigneaux), il a tout de même été à bonne école en matière de respect de la nature. Et il a vite compris que, si la technique corrige les défauts, la nature crée le caractère.
Bu est la rubrique des petits billets dans lesquels le vin est vécu autrement, de façon sensible et débridée. Ces textes sont en accès libre pour tous.
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