Biaumont et La Ronce, par Jean-Hugues et Guilhem Goisot (domaine Goisot)
Côtes d’Auxerre
2018, chardonnay, pinot noir
Dégustés le 2 septembre 2026 à 19 heures, jour fruit, lune ascendante
On entre dans le monde du vin par les cépages : on veut du merlot, du sauvignon, de la syrah… Puis, on pense franchir un pas décisif lorsqu’on se met à résonner en termes d’appellations : on aspire au saint-émilion, au pommard, au châteauneuf-du-pape… Mais ce n’est pas le fin mot de l’histoire : un jour, on se rend compte que l’essentiel, c’est le vigneron.
On devient amateur averti lorsqu’on cesse de considérer cépages et appellations comme des garanties de qualité et qu’on s’intéresse d’abord aux vignerons, à leurs valeurs et à leurs pratiques. À force de regarder les étiquettes, on finit par ne plus regarder les hommes ni les terres. Pourtant, les étiquettes sont trop souvent des miroirs aux alouettes.
À force de boire des vins ordinaires alors que leur « packaging » promettait de l’extraordinaire, on comprend qu’il vaut mieux choisir le vin d’un grand vigneron que celui d’une grande appellation. À mesure qu’on apprend le vin et ses arcanes, on désapprend certaines hiérarchies*. La géographie du prestige ne coïncide pas toujours avec celle du talent.
Comprendre le vin, c’est comprendre qu’il faut s’émanciper des étiquettes, des guides et des traditions. Le véritable amoureux du vin ne collectionne plus les appellations « qu’il faut absolument avoir dans sa cave » ; il collectionne les rencontres uniques. Le vin cesse d’être un produit de luxe pour redevenir une expérience de lieu, de temps et de vie.
Bien sûr, accéder aux grandes cuvées des grands vignerons des grandes appellations est un graal. Une appellation renommée est une promesse ; un grand vigneron est la capacité de la tenir. Mais ces flacons coûtent logiquement des fortunes. Si vous ne disposez, par exemple, que de 20 euros, optez pour un côte-du-rhône plutôt qu’un châteauneuf-du-pape, un haut-médoc plutôt qu’un pauillac ou un mâcon-villages plutôt qu’un meursault. À ce prix, vous aurez souvent, d’un côté, la possibilité de découvrir le vin sincère et enthousiasmant d’un artisan et, de l’autre, un produit porté uniquement par le prestige de son étiquette, sans caractère ni élégance, sorti tout droit d’une usine jouant le jeu des grandes surfaces. La vérité est dans le verre.
Pépites
Depuis longtemps, mes moyens étant limités, je ne mise plus sur les appellations classiques et réputées. J’achète les vins des meilleurs vignerons, ceux qui couvent leurs terroirs, renforcent la vie de leurs sols et interviennent très peu en cave, se bornant à accompagner leurs jus purs et libres. Je mise sur les origines modestes, sur les régions oubliées, sous-estimées par les modes et délaissées par le commerce : Ardèche, Roussillon, Languedoc, Diois, Sud-Ouest, Beaujolais, Alsace, Savoie, Bugey, Muscadet, Touraine, Auvergne, Yonne. Sans parler de l’Espagne, de certaines régions d’Italie ou de certains pays orientaux.
Bien sûr, il m’arrive encore de goûter des vins issus d’appellations prestigieuses et ayant obtenu les meilleures notes dans les revues spécialisées. Trop souvent, ils me laissent de marbre et ne me donnent pas envie de me resservir. Je les trouve formatés, lisses, certes prodigieusement puissants et concentrés, mais manquant d’élégance et de subtilité.
Mon goût m’est propre, bien entendu, mais je pense aussi qu’une certaine inertie profite à un cercle de maisons célèbres et d’acteurs influents. En achetant les meilleurs vins des terroirs méconnus, on économise de l’argent tout en s’offrant la chance de vivre de grandes et belles aventures. Et puis la joie de l’amateur est de dénicher ces « pépites », non d’acheter les « grandes cuvées » que tout le monde s’arrache par mimétisme, aux quatre coins de la planète.
Autrement dit, je suis bien plus excité à l’idée de goûter un coteaux-du-loir du domaine de Bellivière qu’à celle de boire un cru classé de Saint-Julien. Quand on achète un grand nom, on paie souvent plus pour une réputation que pour l’excellence du travail du vigneron.
Une anecdote : il y a quelques jours, lors d’un dîner en famille, nous avions sur la table un carignan du sud de l’ardèche, millésime 2023, vinifié le plus naturellement du monde et acheté 12 euros ; et puis un saint-joseph de 2019, issu d’un coteau prestigieux appartenant à un grand domaine bien connu dans la vallée du Rhône, payé 50 euros. Tout le monde s’est resservi du petit carignan paysan et la bouteille n’a pas suffi. Quant au saint-joseph « prestige », le flacon a fini la soirée tristement, à moitié plein : trop dur, trop extrait, trop boisé, trop ambitieux, trop étouffant.
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