Le Pérou, par Valentin Bruneau (domaine des Frères)
Chinon
2023, cabernet franc
Dégusté le 21 août 2026, jour feuille, lune descendante
Le rouge est la couleur de la vie. Celle du sang, du fruit mûr et des fleurs qui jaillissent de la terre pour s’offrir à la lumière. Des coquelicots qu’on aime parce qu’ils sont fragiles, parce qu’un souffle suffit à les faire trembler.
Ce bouquet, personne ne l’a cueilli. Il est toujours lié à la terre. Il est sauvage, pur, indocile. Il pousse encore. La rosée vivifie nos pieds nus. Nous marchons dans les herbes fraîches, les sens en alerte. Et nous ne réfléchissons plus. Nous devenons fleurs. Nous les comprenons. Nous apprenons de leur sensibilité.
Une promenade en été. Ce n’est plus un vin, c’est un jardin. Tout semble à sa place. Rien ne lutte, rien ne déborde. Tout est paix et joie. La nature parle. Elle nous rappelle le lien éternel qui nous unit à elle. Elle ne veut ni bien ni mal. Elle ne juge pas. Elle était là avant nous, elle sera là quand nous serons tous poussières d’étoile. Nous ne sommes pas ses maîtres, nous sommes ses enfants de passage. Alors aimons-la, pour tout ce qu’elle nous donne, la beauté des montagnes, le calme des forêts, l’énergie des fruits.
Une pluie de pétales de rose froissés s’abat. Ils tourbillonnent, se posent sur nos épaules, nos cheveux, nos lèvres. Nous levons les yeux, nous sourions. Un éclair déchire le ciel. Les nuages sont rougis par le coucher du soleil. La vie est belle.
Rien ne pèse. Nous inspirons. Nous espérons. Le vin est un ami intime, conseiller et confident. Il est le reflet de nos âmes. Il nous révèle à nous-mêmes. Je suis ce que je bois.
À quoi bon chercher à nommer ce que le corps comprend déjà ? Le meilleur commentaire de dégustation est parfois un sourire. Je ne cherche plus à savoir ce que je bois. Je cherche à savoir ce que le vin fait de moi.
Exquise floralité
D’aucuns diront : « Framboise, framboise, framboise ! ». Y’en a.
Mais on boit aussi un bouquet de fleurs sauvages. Le cabernet franc fleurit. Pivoine, violette, lavande… Et puis rose. J’aime les blancs qui ont la pureté de l’eau de roche et les rouges qui ont l’élégance de l’eau de rose. Ce cabernet franc me ravit. Il y a les vins lourdement boisés et les vins délicatement floraux. Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Personnellement, ce sont les jus floraux qui me donnent le sourire.
Voici donc, à mon goût, un grand cabernet franc — à prix d’ami. Peut-être le cab’ franc du XXIe siècle. Il me donne l’impression de retranscrire son terroir avec une rare évidence. Délicat mais pas léger, expressif mais pas lassant, évident mais pas simple. Un fruit pur, sans maquillage. Infusion, souplesse, tanins poudrés, buvabilité et digestibilité maximales. Tout en harmonie. Ce vin est moins une matière qu’un mouvement. On en boirait jusqu’au bout de la nuit.
Quelle précision ! Et quelle énergie ! Il y a le feu du soleil, les rafales du vent et les vibrations de la terre. Ce vin est tendre, fluide, aérien. Sa mise en bouteille est d’ailleurs rapide, dès le mois de novembre*. Mais ne nous y trompons pas : ce n’est pas un vin de soif, « glouglou », sans fond. Il est intense, ciselé — les rendements ne sont que de 25 hl/ha.
Un cépage révélateur
Mes expériences me font penser que le cabernet franc est un des cépages qui révèlent le plus nettement les choix du vigneron, de la vigne au chai. J’ai souvent goûté des rouges à base de cabernet franc fermés, durs, austères, parfois boisés et en tout cas trop extraits ou trop manipulés, finalement assez désagréables à boire.
En revanche, lorsqu’ils sont le fait de vignerons peu interventionnistes, qui privilégient l’infusion, qui évitent les élevages qui marquent, qui refusent les intrants, la filtration et le sulfitage (ou qui appliquent de très faibles doses de SO2 à la mise), alors ce cépage change de visage et offre au buveur une jutosité, un fruité, une floralité, une finesse de tanins et une délicatesse globale qui réjouissent le corps et l’esprit.
Rabelais buvait sans doute des cabernets francs purs, vivants et joyeux. On veut trop souvent le rendre sérieux. Comme si l’extraction et le boisage étaient des manières de martyriser un jus, de le faire taire ou de le soumettre. Ce cépage peut être un coup de poing. Ici, c’est une main tendue.
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