La subjectivité n’est pas l’ennemie de la dégustation comme les tenants de la dégustation analytique veulent nous le faire croire. Elle en est le lieu, le cœur battant. Les outils du vinosophe ne sont pas les fiches de dégustation et les roues des arômes normées, mais sa curiosité, son ouverture à l’originalité, sa capacité à s’émerveiller devant la beauté inconnue. Un vin n’a pas besoin de plaire à tous ni au plus grand nombre pour pouvoir le bouleverser. Au contraire, suivant la logique du coup de foudre, tout repose sur l’attirance subjective et dans une certaine mesure irrationnelle d’un être envers un autre.
Dès lors, si l’on peut « apprendre à déguster », ce n’est qu’en apprenant à lâcher prise, à libérer ses sensations et ses émotions personnelles, loin du contrôle, de la maîtrise et de l’examen systématique qu’on nous livre depuis trop longtemps en exemple. Avant tout, cessons de vouloir « reconnaître les arômes » et trouver le juste mot. Livrons-nous corps et âme à nos émotions. Vivons-les pleinement, intensément, sans jugement, avant qu’elles ne s’effacent.
Le goût personnel n’est pas une erreur à corriger, mais une sensibilité à explorer. Il doit toujours l’emporter sur la connaissance car cette dernière, si elle peut expliquer le vin, ne peut pas décider de l’émotion qu’il fera naître. L’étonnement est le premier degré de la dégustation hédoniste. Un vin prévisible est un vin déjà mort dans l’imaginaire, qui rassure mais qui n’éveille pas. En revanche, un vin qui déjoue les attentes est un vin qui libère. Or la surprise est l’une des formes les plus pures du plaisir. Et l’inconnu est le territoire naturel de l’émerveillement.
L’émotion de l’inconnu
Ce que tout le monde aime n’est pas nécessairement beau ; c’est parfois simplement ce que tout le monde a appris à aimer. Le goût devient suspect lorsqu’il cesse d’être une rencontre unique et personnelle pour devenir une norme. D’ailleurs, un vin à la mode est un vin qu’on a aimé avant de l’avoir goûté.
Qu’est-ce qui est préférable : être capable de reconnaître froidement qu’un tableau est un Picasso ou un Van Gogh ? Ou bien se laisser envahir par l’émotion d’une mer ténébreuse, d’un noir lumineux, d’une stabilité labile, baignée par un soleil orageux, où voguent les ombres des corsaires et des marchands de rhum, génialement traumatisante, heureusement accablante, peinte par André Untersinger dont on ignorait jusqu’alors le nom ?
Qu’est-ce qui procure le plus de plaisir : reconnaître la « patte » de l’artiste, parce qu’on en connaît les codes et les procédés et parce qu’il a défini les canons de ses (re)créations ? Ou bien ouvrir son cœur et son âme à des impressions profondes, sans vouloir à tout prix expliquer l’inexplicable ? Le vin ne parle pas à celui qui a déjà anticipé son discours et qui veut à tout prix le ranger dans un tiroir.
La pression sociale pousse à « vouloir connaître » et à « vouloir reconnaître ». La libération hédoniste, elle, invite à délaisser le connu et à s’ouvrir à l’inconnu qui est une bien plus puissante source d’émotions. Elle provoque un abandon de la quête de satisfaction intellectuelle au profit de la satisfaction sensuelle, plus spontanée, plus naturelle. Le savoir ne doit pas précéder ni gouverner l’expérience. Il existe un savoir qui éclaire le vin, mais aussi un savoir qui l’éteint.
Pourquoi vouloir mettre un nom, un concept ou une catégorie sur ce qui vient de nous surprendre ? L’inconnu est l’espace de la liberté.
Vivre l’art plutôt que le dire
Le propre d’une œuvre d’art est de ne pas se laisser disséquer ni expliquer facilement. Le mieux est de la vivre dans un rapport direct et intime, à la fois matériel et spirituel. Le rapport à l’art ne se réduit jamais à un langage ou à des concepts. L’intensité des expériences esthétiques peut, au mieux, mal se dire. Du primitif au gothique, du naïf au baroque, l’art fait éclater dans le temps et dans l’espace toute définition canonique de la beauté. Les évidences esthétiques d’hier ne sont pas celles d’aujourd’hui, qui ne seront pas celles de demain. Cela vaut pour la peinture, l’architecture ou le vin.
Les vins les plus fantastiques exigent moins une explication qu’une disponibilité. Le vin n’est pas une énigme à résoudre, mais une présence à accueillir. Il n’est pas un examen qu’on passe. Il n’y a pas de bonne réponse à trouver, seulement une expérience dont il faut profiter dans l’instant présent. Le vin n’a pas besoin de l’expertise pour émouvoir, au contraire car l’expertise est un frein à l’émotion qui suppose spontanéité et autonomie.
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