Per Èl, par Élisabeth et Marie-Laurence Saladin (domaine Saladin)
Ardèche
2021, clairette blanche, clairette rose, roussanne, bourboulenc, viognier, marsanne, grenache blanc
Dégusté le 20 août 2026, jour feuille, premier quartier
Le vin devient parfois un moyen de transport sans destination. On peut partir, loin, sans bouger. L’imaginaire est peut-être le plus mystérieux des terroirs.
Ailleurs et voyage intérieur
« Per Èl », le nom à lui-seul est un poème, un rêve éveillé. Il y a dans ce vin l’accent méditerranéen et la sensibilité féminine, la force tranquille des gens du sud et l’élégance d’une soirée d’août sous les étoiles. Un vin comme une fenêtre. Les collines ardéchoises et des terres inconnues. Des sourires, des rires, des fêtes et des nuits infinies. Des racines et des envies d’ailleurs.
La lumière de ce vin est celle des paysages oubliés, des terres abandonnées, des forêts sauvages où la nature resplendit, où l’homme s’incline. Ce vin m’inspire la joie d’être là en me demandant « où suis-je ? », d’être parmi les vivants, parmi les consciences libres et attentives. Comme un artiste agrippé au fil de son inspiration, qui imagine des ailleurs utopiques sans sacrifier la puissance des possibles.
Je voudrais m’arrêter mais le voyage continue. Les sensations se succèdent, comme les villages aux murs blancs le long d’une route sans destination. Un horizon se dessine derrière chaque gorgée. C’est l’horizon des possibles. Je le fixe. Je crois pouvoir le toucher du doigt. Je n’ai pas de carte, pas d’itinéraire, mais un guide en qui ma confiance est totale : ce vin d’éclat, ce vin de joie, ardéchois de cœur et universel d’esprit.
Un sac est posé à côté de l’entrée, prêt depuis longtemps. La porte est ouverte, elle donne sur un chemin qui serpente jusqu’à la mer. Des oiseaux marins tournent au-dessus de ma tête. Ils dessinent ces mots dans le ciel : « Tu es libre ! Tu es libre ! » Je réalise que je ne sais pas où je dormirai demain, ni le jour d’après… Et cela me remplit de joie.
Il existe dans chaque voyage un moment étrange : celui où l’on ne sait plus très bien si l’on est encore chez soi ou déjà ailleurs. Per Èl est à la frontière. Il vient d’une terre et d’une famille. Pourtant, il attise l’imaginaire. Sa géographie devient mentale. Une gorgée et l’on brûle les cartes, on brise les boussoles, on part à la découverte du monde en suivant le seul fil de la beauté brute.
Un vin d’inspiration
Les vins des vinosophes sont des vins qui font rêver, grâce auxquels on s’évade. Ils ne remémorent pas des souvenirs, ils mènent à des contrées inexplorées. Ils suscitent des sensations, des émotions et des pensées nouvelles. Cela fait une grande différence par rapport aux bons vins qui ne disent rien d’original, dont les saveurs sont attendues et les aromatiques formatées, qui rassurent par le déjà-bu. Le vin vivant est un vin qui conserve une part d’inconnu. Il ne donne jamais deux fois la même réponse.
Ce Per Èl du domaine Saladin répond parfaitement à la définition du vin d’inspiration. Un village où la culture de la vigne remonte à l’Antiquité. Un domaine qui pratique la viticulture et la vinification naturelles depuis sept siècles et vingt-et-une générations. Un jus issu d’une complantation de sept cépages locaux plantés il y a 40 ans par Louis Saladin, sur des sols argileux du Plateau de Brissan, truffés de galets roulés.
Exposition sud-est en coteau. Préservation du mistral par des « Clapas », tas de galets amassés à la main par les paysans depuis 2 000 ans. Rendement très exigeant : 30 hectolitres par hectare. En cave, pressage pneumatique très doux, vinification lente en cuve enterrée.
Et un nom de cuvée qui signifie « Pour elle » en provençal, car le vin a été créé au début des années 1980 par Louis Saladin en hommage à son épouse Annick.
La force de la complantation
En bouche, l’attaque est à la fois ample et délicate, presque caressante. Puis la fraîcheur reprend progressivement la main. Le vin avance par vagues. Un jus aux fins parfums, envoûtant de saveurs méditerranéennes. Charnu, intense, avec un équilibre des saveurs tout en justesse. Et surtout cette fameuse minéralité qui est la signature des beaux vins vivants et inspirants. Une bouffée d’oxygène dans un monde où l’on suffoque.
Un blanc large sans être opulent, riche sans être exubérant, frais sans être vif, évident sans être simple, tout en équilibre. Est-ce la force de la complantation ? Elle favorise une expression plus intégrée des cépages, notamment parce que les raisins sont récoltés et vinifiés ensemble ; et parce qu’ils communiquent sous terre, comme s’ils apprenaient à parler le même langage.
La complantation est une petite leçon de philosophie : l’unité n’exige pas l’uniformité. Goûtant ce vin, il ne faut surtout pas chercher à identifier l’apport de chaque cépage, à reconnaître la voix de chacun. Ce serait manquer l’essentiel. La complantation permet mieux que toute autre approche de donner sa chance au terroir et de faire des cépages ses modestes serviteurs.
Per Èl est tout le contraire d’une démonstration ampélographique ou d’un assemblage savant. Ici, terre et ciel parlent d’une seule voix à travers les raisins. Grâce à la complantation et à la vinification naturelle, les goûts variétaux semblent s’effacer au profit des caractères terroiristes. Pour être exact, le terroir n’efface pas les différences, mais il les fait dialoguer. Le résultat se nomme « harmonie ».
De la géologie en bouteille. Les galets racontent les mouvements de l’eau, les déplacements lents et anciens, les flots qui ont charié, poli, déposé. La pierre parle dans le vin, pour peu qu’on ne la rende pas muette par quelques traitements inappropriés. Les galets roulés donnent au jus une forme de fougue assagie ou d’élan tempéré. Ces vins présentent souvent une force tranquille et beaucoup de sérénité, que l’on soit à Châteauneuf-du-Pape ou dans les terroirs alentours. Ils semblent immobiles, stoïques, mais ils portent en eux le mouvement du monde.
Voilà, finalement, un vin qui répond à la définition du vin libre : il n’est ni apatride ni orphelin, mais sa liberté d’expression est sacrée. On ne lui demande pas de correspondre à une idée préfabriquée du grand vin blanc. On lui laisse plutôt la possibilité de devenir lui-même. Un vin libre n’est pas un vin sans racines. C’est un vin dont les racines ne sont pas des chaînes.
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