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Coups de canon
8 8 min read

La Graine Sauvage – Le temps retrouvé

Rocalhàs, par Sybil Baldassarre (La Graine Sauvage*)

Faugères

2017, grenache blanc, marsanne, roussanne

Dégusté le 14 juin 2026 à 20 heures, jour racine, lune ascendante

Une question de maturité

La patience est un ingrédient essentiel. Le temps est le meilleur œnologue. Les grands vins ne vieillissent pas : ils s’épurent et se dévoilent.

J’ai dégusté ce Rocalhàs il y a quelques jours, au terme d’une longue journée passée à interroger le rapport du vin au temps. Pour moi, le temps est un élément indispensable aux vins fins, au même titre que le vigneron, le cépage ou le terroir. Or, dans une forme de leçon magistrale, le vin de Sybil Baldassarre a confirmé le soir les théories que j’avais élaborées le jour.

Qui parierait sur la grandeur éblouissante d’un faugères blanc nature de presque dix ans d’âge ? Il s’agit tout simplement d’un des plus grands vins blancs que j’ai eu le loisir de goûter dans ma vie. Et le temps n’y est pas pour rien. Tout répond présent dans ce jus délicat, mais rien ne déborde. La finesse, l’harmonie et l’intensité sont parfaites. Il est mature, et c’est une immense qualité.

Il démontre que la minéralisation apporte au vin élégance et distinction — mais encore faut-il avoir quelque chose à minéraliser, ne pas être une simple eau sucrée et acidifiée : le temps ne révèle que les vins qui ont quelque chose à dire. C’est pourquoi j’affirme sans pincettes que je n’ai jamais encore rencontré de « grands vins jeunes », uniquement de « grands vins vieillis ».

Notre vigneronne, qui attend souvent plusieurs années avant de commercialiser ses vins afin de leur laisser le temps de devenir adultes, confirme mon intuition : « Il faut savoir attendre que l’énergie de la jeunesse s’estompe pour laisser la place à l’essentiel : le minéral ». La jeunesse est parfois spectaculaire ; mais seule la maturité peut être profonde. Cette maturité est au vin ce que la sagesse est à l’homme : une victoire silencieuse sur l’agitation, une épure qui ne conserve que l’essentiel et gomme tout le superflu.

Eau de roche

Ce Rocalhàs 2017 délivre une harmonie sapide magistrale. Il est précis et délié à la fois. Généreux et élégant. Concentré et digeste. En un mot : parfait — pour peu que la perfection existe. Après la gorgée, il s’étire de façon envoûtante. Sa longueur minérale est époustouflante et intrigante, tandis que de délicats amers anoblissent le tout.

Ne cherchez pas à « reconnaître les arômes », vous perdriez votre temps — même si j’ai pu lire dans une célèbre revue qu’il y aurait là de la « poire safranée ». On pourrait tout imaginer, des fruits les plus frais aux noix les plus sèches. Le temps a complexifié les effluves de ce vin de manière presque magique. Il change sans cesse de visage.

Sa bouche est dynamique. Les sensations vont et viennent de la fraîcheur à l’ampleur, de la verticalité à l’horizontalité. Une danse, une valse. L’énergie délivrée m’enchante. On a l’impression que les schistes parlent dans ce jus. C’est comme si des pointes de schiste délicates et fragiles tapissaient la bouche sans l’agresser. De l’eau de roche ! Un vin de lieu ! Un vin de paysage ! Les schistes transcendent le variétal.

Et je réalise que, loin de l’opulence, loin des vins qui jouent la carte de la puissance à tout crin, les jus qui flattent mon palais et frappent mon esprit sont ceux qui confinent à l’eau de rose lorsqu’ils sont rouges ou à l’eau de roche lorsqu’ils sont blancs.

Je serais curieux de savoir ce que des sommeliers aguerris diraient de ce vin dégusté à l’aveugle. Il balaie d’un revers de main tous les clichés attachés aux blancs méridionaux. Je ne compte plus les grands blancs du sud, sensationnels et distingués, que j’ai eu le plaisir de rencontrer. Mais ils avaient tous quelques points communs : des vins vivants, de libre expression, ni corrigés ni maltraités, issus de rendements contenus et de vignes dont les racines puisent très en profondeur, à la belle maturité et dont on n’a pas cherché à bloquer la transformation malolactique.

Minéralisation

L’effet de la minéralisation, dans ce vin, est incontestable. Sa classe immense vient de là, donc du temps. On sent qu’une riche matière organique a progressivement mué, s’est cristallisée jusqu’à laisser émerger une sensation minérale d’une pureté impressionnante. Avec les années, le fruit parle moins fort et le lieu s’exprime.

Rocalhàs 2017, du haut de ses neuf années passées en cave, témoigne de la parfaite capacité des vins sans soufre ajouté, lorsqu’ils sont de grande constitution, à affronter le temps et à en tirer une noblesse sapide et tactile inégalable.

Les grands vins ne meurent jamais — ou, du moins, ils ne s’éteignent que très lentement. La capacité de minéralisation des vins naturels, non filtrés et pas ou peu sulfités, provenant de vignes et de sols débordant de vie, n’a définitivement rien à voir avec le vide des vins technologiques. Les uns évoluent magnifiquement et lentement, potentiellement durant une à deux décennies ; les autres n’ont rien de mieux à offrir au temps qu’une acidité à absorber ou des tanins à polir. Les premiers semblent tirer du temps une profondeur supplémentaire ; les seconds sont prêts tout de suite, comme s’ils étaient faits pour un monde d’immédiateté et de vitesse.

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