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Le peuple du vin
7 7 min read

Du vin et du verbe

On ne donne pas de leçons avec du vin. On transmet du désir, de la sensibilité et de la joie. Goûter est un exercice de curiosité, de passion et de liberté. C’est un voyage, une jouissance et une philosophie de vie. Et tout cela se dit.

Malheureusement, de nos jours, la plupart des discours autour du vin ne sont pas des poésies, mais des critiques — à tous les sens du terme. On ne chante pas les mérites des beaux vins vivants, on ne se laisse pas inspirer par eux, on les juge ou on les condamne.

« Après un ou deux verres, tout va plutôt bien, on pourrait croire qu’on est né avec un déficit de 0,5 g par litre de sang », remarque le philosophe norvégien Finn Skarderud (cité par D. Picouly, Les larmes du vin, Albin Michel, 2022, p. 9.). Pourtant, le raisin fermenté a toujours été partagé entre la vitalité et la créativité que permet son absorption mesurée et le risque d’ébriété et de maladie lié à sa consommation excessive. Les textes reflètent cette scission. Le vin élève les uns et enterre les autres. Il est tour à tour ange et démon, la plus belle et la pire chose au monde.

Du côté des richesses que le vin a produites, il y a la littérature bachique. Il ne serait rien sans les discours qui ont affirmé sa place dans la société et qui ont façonné son image : il y a ainsi le vin des bons vivants, celui du paraître et des modes, celui des exportations en Chine, celui des caves alternatives, celui des hygiénistes, celui des musulmans et bien d’autres encore.

Le vin civilise en faisant parler

Le vin est l’aliment qui a engendré la plus vaste littérature. Il nourrit à la fois les corps, les esprits et les bibliothèques. Les bons vins se remarquent aux mots qu’ils suscitent — et les mauvais vins aux maux qu’ils provoquent.

Le vin n’existe pleinement que parce qu’il donne lieu à des discours. Il est certes une boisson, mais aussi un langage, et la manière d’en parler façonne la manière de le goûter. Le langage construit notre rapport au vin et à la vie.

Il existe des mots pour classer, noter, définir, enfermer ; et des mots pour évoquer, raconter, mobiliser l’intuition, stimuler l’imagination. Les civilisations se reconnaissent à la foi à ce qu’elles boivent et à la manière dont elles en parlent.

Dans l’Épopée de Gilgamesh, qui leur tenait lieu de bible, les Sumériens, initiateurs de l’histoire en même temps qu’inventeurs de l’écriture, indiquèrent le facteur décisif de leur émancipation par rapport aux « sauvages » : le recours aux boissons fermentées. Pendant des siècles, les littératures sumérienne et égyptienne demeurèrent principalement gastronomiques, soulignant l’importance décisive de cet aspect de leurs cultures. Elles s’intéressaient notamment aux « vins », évoquant des « pots de boisson », des « kas » fermentés ou doucereux, des bières d’orge et du « sang de plante ».

Une société dans laquelle on se préoccupe avant tout de savoir ce qu’on va manger et ce qu’on va boire est une société heureusement humaine, un modèle pour nos civilisations détraquées par l’artificiel, par le paraître, par les écrans, par le règne de la superficialité et par l’omniprésence du stress et de l’argent. S’intéresser à ce qu’on introduit dans son corps est la preuve qu’on n’a pas entièrement perdu le sens du réel.

La gastronomie

« La cuisine s’exprime par des casseroles, la gastronomie par des livres », observe Robert Courtine (R. J. Courtine, La gastronomie, Puf, coll. Que sais-je ?, 1970, p. 19). Le terme « gastronomie » est apparu en 1800 avec le célèbre ouvrage éponyme de Joseph Berchoux. Auparavant, François Rabelais avait parlé de « gastrolâtrie », soit, selon la définition proposée par le dictionnaire de Trévoux en 1740, la « passion de la bonne chair, [le] soin de contenter son ventre ».

Au-delà du mot, la pratique gastronomique, cuisine qu’on théorise ou théorie qu’on cuisine, semble dater de la fin du XIVe siècle, quand Guillaume Tirel, dit Taillevent, devint premier queux du roi Charles V puis « maistre des garnisons des cuisines » de Charles VI. Taillevent fut le premier auteur culinographe, le premier cuisinier à théoriser sa pratique, à transformer son art en science. Son Viandier, écrit dans les années 1380, est la première œuvre gastronomique d’encre et de papier.

Les mots des vinosophes

Les mots prolongent la dégustation comme le souvenir prolonge le plaisir. Les grands vins fermentent une seconde fois dans le langage. Des verres aux vers ou des verres au verbe, il n’y a qu’un pas. Qu’on n’imagine pas que les vinosophes préféreraient radicalement le verre au verbe, au point d’interdire tout discours. Il s’agit toujours, mises à part les dégustations purement sensuelles ou conviviales, de s’inspirer de ses sensations et émotions afin de produire des dires. Mais la vinosophie retire le beau monde bachique des mains des experts et lui rend sa vocation populaire. Elle préfère le parler vulgaire, spontané, sans filtre.

La vinosophie est non seulement ouverte à tous, mais aussi accessible à tous. Paradoxalement au premier abord, puisqu’il s’agit de philosophie appliquée, elle veille à ne pas trop intellectualiser la dégustation et à éviter les travers de ceux qui ont banni le plaisir, les émotions, la subjectivité et l’intuition — notre sixième sens — de leurs activités.

Le rôle de la vinosophie n’est pas de fabriquer des experts mais d’accompagner des amateurs. Il s’agit d’apprendre à mieux aimer ce qu’on aime — et à parler du vin, souvent et beaucoup, sans oublier que le meilleur commentaire de dégustation est parfois un silence. Dans tous les cas, chez les vinosophes, le langage n’est pas un instrument d’autorité, mais un prolongement de l’expérience vécue.

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