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Le peuple du vin
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Abû Nuwâs et Omar Khayyam : chanter le vin en terre prohibitionniste

Pour certains, les religions libèrent les hommes. Pour d’autres, elles les oppriment. Qui a tort ? Qui a raison ? Celui qui dit que la religion lui a ouvert les yeux ? Celui qui regrette que des religions soumettent, enferment et exploitent des populations entières ?

Je suis évidemment plus réceptif à une pensée dionysiaque qui invite à jouir des délices de la vie, et notamment à déguster en pleine conscience les merveilleux fruits de la vigne, qu’à une doctrine rétrograde qui défend de profiter de ce que la terre a de plus beau à offrir, car ce serait une distraction détournant de la prière.

« Si l’Islam condamne le vin, il glorifie l’eau, le lait et le miel. L’Islam est une religion du petit-déjeuner », écrit avec une ironie non feinte Bernard Pivot (B. Pivot, Dictionnaire amoureux du vin, Plon, 2006, p. 221). Mais ne soyons pas dogmatiques à l’égard des dogmatismes : nombre de musulmans refusent de sacrifier les joies terrestres au nom d’interdits religieux, n’acceptent pas de s’empoisonner la vie avec des idées vénéneuses. Avec eux, buvons un peu de poésie terrienne en songeant avec émotion aux beautés réelles que nous avons sous les yeux ; et en refusant l’aveuglement qui nous empêcherait de les voir.

Rien ne contrarie plus les autoritarismes et tous les dogmatismes que le vin : il refuse que l’on croie, il veut que l’on goûte ; il refuse l’obéissance, il exige l’expérience ; il refuse les fidèles qui adorent, il aime les esprits libres qui explorent. Le vin est peut-être la seule promesse de bonheur qui tienne ses engagements. Grâce à lui, la présence est plus forte que la croyance. La réalité profonde se venge des idéaux factices. 

Vinophobie

Le Prophète Muhammad a été clair : « Dieu a maudit le vin, celui qui le boit, celui qui le sert, celui qui le vend, celui qui le presse, celui qui le transporte et celui qui jouit de l’argent qui en est tiré ». La cinquième sourate du Coran (dite « de la table servie »), qui s’impose à toutes les autres, n’est pas tendre avec notre cher jus de la treille : « Le vin, les pierres dressées et les flèches divinatoires sont une abomination et une œuvre du démon. Évitez-les ! ». Les « pierres dressées » et les « flèches divinatoires », je veux bien. Mais pourquoi s’en prendre au plus ancien, au plus extraordinaire et au plus délicieux produit de la nature et de la culture mêlées ?

La sourate précitée ajoute : « Satan veut susciter parmi vous l’hostilité et la haine au moyen du vin ». C’est faux ! Diffamation ! Vinophobie ! Il suffit de regarder par la fenêtre pour constater que les plus hostiles et les plus haineux, en ce bas monde, sont moins les goûteurs de vin que les abstinents forcés. Les carcans qui brident leurs vies sont autant de foyers de jalousie et de ressentiment.

Tout pouvoir commence par réglementer les corps avant de gouverner les âmes. Chose cocasse, Montesquieu, dans L’Esprit des lois, associe l’interdit du vin à des motifs climatiques : l’alcool ferait plus vite tourner la tête dans les pays chauds. Le durcissement des textes de l’Islam à l’égard du vin, entre le début et la fin de la révélation, peut s’expliquer par les nombreux excès commis par les contemporains du Prophète. Ils buvaient sans mesure les crus importés par les juifs et les chrétiens. Une anecdote terrible rapporte qu’Hamza, le propre oncle de Muhammad, un jour qu’il était ivre, mutila les chameaux de son cousin et gendre Ali.

En outre, il semble que beaucoup d’ivrognes confondaient leurs mères et leurs femmes : la prévention de l’inceste serait en effet une des principales raisons de l’interdiction de l’alcool, comme l’ont souligné beaucoup de commentateurs du Coran.

La douce voix du vin

Après que tant de canons poétiques m’ont offert bonheur et sagesse, j’ai beaucoup de mal à croire aux affabulations des prohibitionnistes en tous genres. D’ailleurs, parmi les musulmans, d’aucuns n’hésitent pas à prendre quelques distances avec des règles qui leur semblent inhumaines. Comme l’écrit Malek Chebel, « Aujourd’hui, de Téhéran à Casablanca, du sud du Sahara jusqu’en Europe, le vin continue à subir les avanies d’une morale collective organisée et conduite par les valeurs religieuses. L’interdit de consommation demeure aussi vivace que l’est la transgression » (M. Chebel, Anthologie du vin et de l’ivresse en Islam, Le Seuil, 2004, p. 121).

En ce sens, Jean-Robert Pitte rapporte l’anecdote suivante : « Il y a quelques années lors d’un voyage en Arabie Saoudite, j’ai le souvenir d’une visite rendue à une haute personnalité du pays, dans sa villa du désert. Nous étions quelques Français et quelques Saoudiens. Une fois installés dans le salon, un serviteur est venu fermer soigneusement portes et volets, puis un grand meuble a été ouvert, rempli de bouteilles de tous les vins et alcools possibles. Nous en avons copieusement fait usage, en buvant à l’amitié franco-saoudienne, puis tout a été rangé et nous sommes entrés dans la salle du banquet où d’autres convives nous attendaient et nous nous sommes dès lors contentés d’eau, de jus de fruits et de yaourt liquide » (J.-R. Pitte, Le désir du vin à la conquête du monde, Fayard, 2009, p. 157).

Dans le monde musulman, on envie le vin et on le boit parfois plus qu’on ne le dit. Trinquons avec nos amis musulmans qui n’ont pas peur de lever leurs verres et de célébrer la fraternité universelle !

Le vin des soufis

Ce sont peut-être les soufis qui ont le plus goûté, peint et conté le vin, cela à la gloire d’Allah tel qu’ils le voient. Certains ont préféré l’ivresse du vin à celle des certitudes creuses. Là où les docteurs de la loi dénonçaient un péché, quelques libertins ont vu une métaphore de la vie débordante et de la grande santé.

Qu’ils sont téméraires ces poètes musulmans qui, plutôt que d’accepter, « parce que le maître l’a dit », de se crever les yeux, se couper la langue, se briser les mains, s’obturer les oreilles, se boucher le nez et se coudre la bouche, ont bu du bon vin sans compter et ont chanté les louanges des sens et des plaisirs. La dépendance spirituelle n’était pas faite pour eux. Buvons à leurs côtés de la douce ambroisie de Chiraz et rions au nez du pouvoir religieux et de tous les dogmatismes aussi triomphants qu’aveuglants.

Il est curieux que le mot « alcool » trouve son origine dans le terme arabe « al kohl ». Mais les soufis ne pensent pas comme les salafistes ou les wahhabites, qui soutiennent qu’il n’y aurait rien à attendre en dehors d’Allah. Certains soufis, ayant une vision plus incarnée du divin, considèrent que l’au-delà serait l’éternel présent. Selon eux, celui qui est capable de vivre vraiment peut boire du vin et trinquer avec les chrétiens ou avec les juifs. Rien de raisonnable ne s’y oppose.

Au début de la révélation au prophète Muhammad, il était de bon ton de boire du vin, et peut-être même d’en abuser. Aujourd’hui encore, il existe des oasis bachiques dans lesquelles les musulmans se baignent avec joie, prenant leurs distances avec l’interdit : dans le Xinjiang chinois, par exemple, les Ouïghours turcophones fêtent le vin dans d’étonnants temps de liesse et de communion autour de l’or rouge.

Omar Khayyâm recommandait de consommer du vin parce que « les buveurs du petit matin ne se soucient plus de la mosquée ». Et Bernard Pivot de commenter : « Ce n’est pas qu’il ne croyait pas en Dieu, mais il ne l’imaginait pas sous la forme d’un tyran domestique qui interdit le meilleur de ce qu’il a créé et qui oblige les buveurs d’eau et de lait à se prosterner devant lui cinq fois par jour ».

Celui qui méprise ses sens finit toujours par adorer des abstractions. Les sens ne sont pas les ennemis de l’esprit ; ils en sont la porte d’entrée. Le vin est une école de la nuance et du changement dans un monde qui se complait par trop dans le confort des certitudes.

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