Pablo Picasso disait : « Pourquoi voulez-vous que je peigne un nez au milieu de la figure, personne ne le remarquerait ». Paul Cézanne, qui l’a tant inspiré, s’était lui-même affranchi de la technique académique. Cela lui valut des refus systématiques de la part des « experts » du Salon de l’Académie. Mais cela lui permit surtout de trouver son propre style, sa propre voie, et aujourd’hui on l’admire — tandis que les « bons élèves » du Salon ont tous ou presque fini aux oubliettes.
Les véritables artistes — dont les vignerons-artistes — ne se contentent pas des standards, des traditions ou des conventions lorsqu’elles entravent leur liberté créatrice. Ils sont happés par le hors-norme, par le hors-cadre, par la souveraineté individuelle propre à l’esprit et à la pratique artistiques.
À ce niveau, il faut dire un mot des étiquettes. C’est aussi à travers elles que l’inventivité, le côté irrévérencieux, le refus des codes, ou encore l’amour de la nature, s’expriment. Picasso et Cézanne auraient fait de magnifiques illustrateurs de cuvées libres et vivantes.
L’œnologie banalise, l’art singularise. Le technicien reproduit, l’artiste invente. L’un vise la conformité, l’autre la personnalité. La manière de présenter un vin dit souvent quelque chose de la manière de le faire ; et, plus encore, de la manière de l’aimer. Une étiquette, c’est une vision du monde.
De l’étiquette de la bouteille à l’éthiquette du vigneron
On peut collectionner des bouteilles pour la diversité et l’originalité de leurs étiquettes. Rien à voir, dès lors, avec les buveurs d’étiquettes victimes du marketing creux de ceux qui abusent de la renommée des appellations pour vendre des jus quelconques à prix d’or. En fait, plus un vin se pare d’une étiquette originale, moins il s’adresse à un buveur d’étiquettes car, paradoxalement, celui-ci reste très attaché aux habillages ordinaires, sans fioritures, clonesques.
Des vêtements bariolés et colorés sont souvent des déclencheurs d’aprioris, des barrières à la rencontre avec les amateurs habitués au classicisme, qui ne trouvent pas les repères qui les rassurent. Le contenant et, par suite, le contenu sont dévalorisés, banalisés. On se fait une idée du vin contraire à ce qu’il est. On voit du grotesque là où se cache une sublime finesse.
Pourtant, chez Partida Creus, Clos Lentiscus et tant d’autres, des jus magnifiques se cachent derrière des habillages extravagants. Pour beaucoup, le vin serait une affaire sérieuse, il faudrait déguster en plongeant le nez dans le verre et en fronçant les sourcils, ce qui n’est pas compatible avec l’ambiance légère et joyeuse véhiculée par de nombreuses étiquettes de vin libre.
Défendons l’art de l’étiquette, qui participe à l’expérience esthétique du vin. L’étiquette de la bouteille dit beaucoup de l’éthiquette du vigneron.
Malheureusement, certains l’ont bien compris et, cherchant à faire passer des vessies pour des lanternes, ils apposent des images originales sur leurs bouteilles de vin « bien fait », technique, sans âme. L’étiquette est une promesse : attention aux fausses promesses. Une étiquette clinquante n’est pas toujours preuve de liberté ; mais une étiquette aseptisée est rarement une déclaration d’indépendance.
Il y a du fond dans la forme
Un vin est souvent un autoportrait d’un vigneron. Une étiquette aussi. Elle permet au vigneron-artiste de signer son vin. C’est un exutoire ou un échappatoire face au système, une manière de résister. La fantaisie des formes et des couleurs reflète le sérieux des messages. La forme sert le fond. Ces messages peuvent d’ailleurs être très explicites, à l’instar de la mention « Produit culturel élaboré naturellement » apparaissant sur les bouteilles de Brian Barbara (Clos de Breuilly, à Saint-Pourçain). Le flacon sert ainsi de mini-manifeste.
Des lois iniques interdisent aux vignerons d’indiquer « nature » ou « naturel » sur leurs étiquettes ? Ils font passer le message autrement. Normalement, ce sont la personnalité et les valeurs du vigneron que l’étiquette reflète — et qui se retrouvent dans le vin. Le contenant est donc à l’image du contenu, plus ou moins rock’n’roll, plus ou moins baroque, plus ou moins intuitif ou maîtrisé, plus ou moins accompagné ou dirigé, plus ou moins simple ou sophistiqué.
C’est ici que les vinosophes et les vignerons-artistes se rejoignent. Ils savent que, selon Victor Hugo — mais la citation est sans doute apocryphe —, « la forme est le fond qui remonte à la surface ». Les vins de Gilles Berlioz et autres « naturistes »* s’adressent aux vinosophes et à tous les curieux qui s’ouvrent à l’inconnu, qui ont l’appétit de l’aventure, dont le moteur est la découverte.
Le caractère unique et extravagant de l’étiquette, souvent assorti de l’appellation Vin de France, oblige à aborder le liquide dans sa plus simple expression, sans idée préconçue, en évitant qu’un trop-plein de culture étouffe la nature. Opérant à l’inverse des produits conventionnels, les vignerons-artistes s’autorisent dans le contenant ce qu’ils s’interdisent dans le contenu : une dose d’artifice et de déguisement.
La normalisation débute souvent à la vigne, se poursuit dans la cave et finit sur l’étiquette. Aujourd’hui, à la simple vue de l’habillage, on devine si un vin provient d’une viticulture et d’une vinification naturelles ou conventionnelles. Ainsi, le respect du vivant déborde parfois jusque sur le papier de l’étiquette. Le domaine Villa Venti en Émilie-Romagne, par exemple, n’applique aucune colle et ses étiquettes tiennent grâce à de modestes élastiques (pour faciliter le recyclage ou la réutilisation des bouteilles sans résidus de colle). Quant à Anders Frederik Steen et Anne Bruun Blauert, en Ardèche, ils se contentent de contre-étiquettes avec les mentions légales obligatoires.
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