En présence d’un vin, nous avons tous à peu près le même réflexe : nous nous demandons « est-il bon ? » Pourtant, il serait plus juste de se poser cette question : « pour qui est-il bon ? » Et, tout simplement, « me fait-il du bien ? »
Or l’omniprésence des notes dans notre société débordant de chiffres et de mesures rend difficile tout rapport personnel et authentique au vin. Les biais sont trop nombreux pour qu’une discussion sincère et profonde s’engage entre le dégustant et le dégusté.
La moyenne est une catégorie statistique ; l’émotion est une expérience singulière. Le chemin menant de l’une à l’autre est un miroir aux alouettes. Une note rassure, mais elle n’éclaire pas. Il est impossible de réduire une rencontre et les sentiments qu’elle fait naître à un chiffre.
Avec Vivino, une note traduit ce qu’une communauté a plus ou moins aimé ; elle est donc le reflet d’un goût commun. Mais elle ne dit rien de ce qui pourrait vous bouleverser. Le goût n’est pas une science exacte mais une aventure intime. Et le consensus est l’ennemi de la singularité. Les vins les plus mémorables ne sont jamais les plus consensuels.
Les amateurs et professionnels qui notent les vignerons et leurs cuvées renversent la hiérarchie des valeurs. Le dégustateur joue un rôle utile lorsqu’il explique ou contextualise un vin. Sa parole devient plus discutable lorsqu’il prétend en fixer la valeur universelle.
La question décisive n’est pas « combien vaut ce vin ? » mais « quel voyage ce vin me fait-il vivre ? » Le goût n’est pas une science exacte mais une exploration personnelle jamais achevée.
La relativité des notes
Lorsque je commençai à me passionner pour le vin, les notes des guides étaient pour moi parole d’Évangile. J’élaborai même des classements des appellations recevant les meilleures notes, pensant que cela avait du sens. Petit à petit, après que des vins très bien notés m’aient laissé de marbre tandis que des vins piètrement appréciés par la critique m’avaient offert de prodigieuses émotions, je compris que quelque chose clochait.
Aujourd’hui, je sais que, lorsqu’un vin a reçu une très bonne note de la part du guide Parker, il vaut mieux que je m’en détourne. Il y a de fortes chances qu’il ne soit pas à mon goût : puissance plutôt que finesse, surmaturité plutôt que juste maturité, maîtrise technologique plutôt qu’épure naturelle, bois neuf tapageur plutôt qu’élevage discret, surextraction plutôt qu’infusion, fruits noirs caricaturaux plutôt que pot-pourri complexe, velouté plutôt que minéralité, chaleur plutôt que fraîcheur, ostentation plutôt qu’élégance, savoir-faire plutôt que laisser-faire, vin d’œnologue plutôt que vin de lieu, standardisation plutôt que singularité.
Le vin à la mode Parker, c’est le vin techniquement irréprochable, mais émotionnellement pauvre car trop prévisible. C’est le vin dont la quête de perfection étouffe la voix du terroir et bâillonne l’imprévu du vivant. Il signe le triomphe de la mondialisation du goût, pour ne pas dire sa mcdonaldisation.
Inutile de préciser que je fuis les grandes maisons qui mettent en avant des records de 100/100 dans le guide Parker (parmi ces vins, une majorité de vins du Rhône, puis de Bordeaux, mais dix fois moins de vins de Bourgogne, huit fois plus de rouges que de blancs, et aucun vin orange). Ce sont des vins conçus pour impressionner davantage que pour dialoguer. Ils ne peuvent pas séduire mon palais, et encore moins mon esprit — on déguste des valeurs autant que des saveurs.
Moi qui me passionne pour la viticulture héroïque, qui investit dans les vins naturels des Cinque Terre, de Valtellina, de la Ribeira Sacra, de Lanzarote, de l’Etna, du Priorat ou du Valais, qui chérit la diversité et toutes les petites aspérités locales, je m’ennuie très vite en présence d’un vin bodybuildé et démonstratif, calibré pour séduire les « experts » qui n’ont que quelques secondes pour apprécier les mérites d’une cuvée*.
Au-delà des guides et des critiques professionnels, dont l’objectivité semble quelque peu factice — mais elle est de moins en moins revendiquée —, nous sommes nombreux à consulter les notes de Vivino, application collaborative qui mise sur la sagesse populaire plutôt que sur la parole de l’ « expert ». Que penser des notes de Vivino ? Sont-elles plus démocratiques et, d’une manière ou d’une autre, plus fiables ? La question de la fiabilité de la notation du vin, produit hédoniste par excellence, mérite-t-elle seulement d’être posée ?
Mon expérience me fait dire qu’il y a un « goût Vivino » comme il y a un « goût Parker » et que ce n’est pas parce qu’un vin est très bien noté sur l’application qu’il va forcément m’offrir des émotions hors du commun.
Comprenons que chacun possède son goût propre et subjectif ; et que les prescripteurs ont parfois tendance à vouloir décider à notre place de ce qui est bon pour nous. Cela ne peut pas fonctionner, à moins d’abandonner notre souveraineté individuelle et donc notre humanité.
De la même manière, les notes d’une communauté de « wine lovers » sont une indication que nous pouvons prendre en compte, mais elle n’est qu’une information parmi d’autres. Tout ce qui concerne le travail du vigneron, à la vigne et en cave, peut être nettement plus important.
La communauté face à l’expert
Des études académiques (notamment publiées dans le Journal of Wine Economics) ont comparé les millions de notes de Vivino avec les évaluations des revues spécialisées. La principale conclusion est que la « sagesse des foules » fonctionne : il y a une corrélation entre les notes de Vivino et celles des critiques professionnels. Un 4.0 sur Vivino équivaut généralement à un 90/100 dans un guide.
Cependant, on observe quelques divergences. Les chercheurs les attribuent à des points de vue différents. L’amateur note presque toujours son plaisir immédiat, dans une forme de naïveté : il se fie à l’accessibilité du vin le jour de sa dégustation. Un vin jeune, boisé et fruité, flatteur, obtiendra facilement une excellente note.
Le professionnel, lui, a l’habitude de prendre du recul par rapport à toute sensation intuitive afin de mesurer un potentiel : s’il y a beaucoup de structure (une forte acidité et des tanins denses), il estime que le vin a un grand potentiel de garde et que cela constitue un gage de qualité. Peu importe que, au jour de la dégustation, le vin soit austère, sévère. Ensuite, certains critiques ont tendance à évaluer l’équilibre du vin sous un angle quasi-mathématique : il faut que, quantitativement, les saveurs soient au même niveau. Et le vin doit être puissant plutôt que léger.
On n’est, bien entendu, pas obligé d’adhérer à cette approche plus scientifique qu’hédoniste. Pour ma part, quant au critère du potentiel de garde, si j’estime que le temps est un élément décisif — aussi important que le cépage, le terroir ou le vigneron —, j’ai souvent constaté que des jus devenus des délices de raffinement au bout de six à dix ans d’âge étaient intenses et pleins d’énergies dans leur jeunesse, mais pas surextraits ni électriques. Je suis convaincu qu’on peut être un grand vin de garde, lorsqu’on vient de sols vivants et qu’on conserve cette vie dans les jus, sans avoir besoin d’être dur dans ses premières années.
Je ne préfère donc ni la bonne note donnée au vin facile et séducteur par Vivino ni la bonne note donnée au vin froid et fermé par la critique.
De plus, les spécialistes ont tendance à rapporter le goût du vin à une certaine typicité, donc à des standards qu’ils ont en tête — puisqu’il faut bien se baser sur certains critères pour noter. Ainsi, le vin capable de rentrer dans des tiroirs, dans des moules, sera mieux considéré que l’inattendu ou l’original qui désarçonne un palais accoutumé à un goût « normal ».
À goût moyen vin moyen
Comme beaucoup, j’ai longtemps consulté les notes de Vivino au moment d’acheter des vins. Désormais, je regarde cela avec beaucoup de recul et de circonspection. J’ai compris qu’il existe un « goût Vivino » et que celui-ci ressemble plus au goût Parker qu’à mon propre goût. Nombre de vins sont si irréprochables techniquement qu’on peut leur faire un seul — mais très grave — reproche : ils sont ennuyeux. Or ils sont généralement très bien notés.
À l’inverse, les vins que j’aime, profonds, délicats, minéraux, tout en nuances, sont sous-notés ; tandis que triomphent les vins séducteurs, ronds, avec une sensation de sucrosité, un fruit exubérant ou un élevage en fût marqué. La prime va à ce qui est facile, immédiat, à ce qui donne tout d’un coup et qui serait bien décevant lors d’une dégustation en pleine conscience, lente et progressive — mais qui prend le temps d’aller au fond du vin, de se rendre disponible à son message et réceptif à ses infinies variations ? Vivino est à l’image du monde actuel, celui de la vitesse, de l’instantanéité, des réseaux sociaux, de la fast food et de la fast life.
La communauté des vivinautes favorise les profils consensuels et démonstratifs, pour ne pas dire tapageurs, et désavantage les profils élégants ou atypiques. Les vins les plus populaires ne sont ni les plus complexes ni les plus authentiques. J’ai en tête de nombreux exemples de vins espagnols ou du sud de l’Italie, produits par de grandes maisons à la maîtrise technique impeccable, très boisés, très veloutés et très aromatiques, affichant des 4,4 ou 4,5 parce qu’ils séduisent un large public époustouflé par la puissance pure et simple. À mon goût, ce sont des jus déracinés et sans fond, guère plus intéressants que des sodas.
Dès lors, soit on se fond dans le moule et on calibre son goût sur le goût moyen — ce qui n’est pas très glorieux et en tout cas pas digne d’un vinosophe —, soit on se méfie des bonnes notes de Vivino. Elles ne veulent pas dire grand chose ; ou elles ne veulent pas dire ce qu’on croit.
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