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VinoPhilo
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Aristippe, philosophe de l’hédonisme et du sensualisme

La dégustation hédoniste est peut-être la pratique contemporaine qui incarne le mieux la philosophie cyrénaïque. Une vérification expérimentale de la philosophie d’Aristippe, le philosophe des vinosophes. Aristippe refuse les « Idées » platoniciennes. Le vin vivant fait exactement la même chose, il déteste les catégories et les classifications, tout ce qui détermine a priori. Là où Platon cherche l’essence éternelle des choses, le vin vivant célèbre leur singularité. Chaque bouteille affirme que le réel vaut mieux que le concept.

Aristippe est né à Cyrène (une cité grecque qui se situe aujourd’hui à la pointe nord-est de la Libye, sur les rives de la Méditerranée), en 435 avant J.-C. Il vécut à une époque prospère et relativement apaisée où circulaient abondamment les biens, les hommes et les idées, et où il était loisible aux classes sociales aisées de choisir l’otium plutôt que le travail.

Il fut un disciple de Socrate, à Athènes. Il le considéra toute sa vie comme le plus grand de tous les philosophes, même s’il prit son autonomie dès qu’il commença à délivrer ses propres enseignements sur la colline de la Pnyx, face à l’entrée de l’Acropole, près du théâtre de Dionysos.

Aristippe nous rappelle que la sagesse ne consiste pas à renoncer aux plaisirs, mais à apprendre à les vivre pleinement. Les vins vivants offrent l’un des plus beaux terrains d’exercice de cette philosophie : ils ne demandent ni érudition ni performance, seulement une présence totale au monde. Déguster devient alors un acte philosophique, et boire un grand vin est une manière d’habiter plus intensément l’existence.

Enseignements socratiques

C’est en écoutant Socrate qu’Aristippe comprit qu’il faut dépendre le moins possible, pour la conduite de sa vie, de l’opinion des autres. Autre révélation socratique : l’homme, pour atteindre le bien, doit éviter autant que possible la peine et la douleur. Il décida de consacrer ses études, ses pensées et finalement sa vie à cette recherche.

C’est aussi de la sagesse socratique qu’il déduisit qu’on ne peut atteindre l’esprit qu’en passant par le corps, que l’âme n’est qu’une modalité de la chair et que les idées dérivent toujours des sensations. Or le vin faisait partie de ces choses qu’Aristippe et Socrate aimaient passionnément.

Dans l’un de ses premiers textes, intitulé Sur le plaisir des anciens, Aristippe montra que les sociétés s’organisaient depuis longtemps, mais implicitement, autour de la recherche du plaisir, au point que les guerres étaient justifiées par la volonté de certains peuples ou de certains tyrans de vivre mieux en accédant à de nouvelles sources de richesse et donc de jouissance, dont les « grands crus ». On ne se battait pas pour une nation ou une religion, mais afin d’améliorer l’ordinaire, bénéficier de plus de confort, avoir accès aux mets et aux vins les plus succulents, profiter au maximum de tout ce que la nature a à offrir aux hommes.

Déguster à la manière d’Aristippe

Une dégustation méditative est un temps de réjouissance dans lequel on ne sépare pas la volupté sensible et l’évasion mentale. Peut-être même est-ce le voile psychique recouvrant le plaisir physique, ou même les plaisirs entièrement spirituels, qui distingue l’homme de l’animal. Aristippe, lui, disait que ce sont les plaisirs charnels qui humanisent l’homme — il affirmait que l’homme est un être pensant qui doit renouer avec son animalité pour atteindre le plaisir et que le sage est finalement celui qui sait prendre chez l’homme et chez l’animal ce qu’il y a de meilleur, jouissant tel un « animal domestiqué ».

En donnant une place aux plaisirs de l’esprit, aux côtés des voluptés charnelles, la vinosophie teinte l’hédonisme d’épicurisme — puisque Épicure considérait que les plaisirs de l’âme étaient supérieurs à ceux du corps. Cela dit, si l’on se fie aux actes et à la vie exemplaires d’Aristippe, celui-ci ne semble pas avoir dénigré ni refusé les délectations spirituelles, y compris celles qui prennent la forme de raisonnements, d’aphorismes ou de jeux de mots.

D’ailleurs, il dit ceci : « De même que nos corps s’accroissent par la nourriture et se renforcent par l’exercice, nos âmes se grandissent par la réflexion et s’améliorent par l’étude. Ainsi, la philosophie m’a permis de pouvoir affronter avec raison tout ce qui m’arrive, de pouvoir être riche sans avoir une seule obole et de pouvoir m’entretenir sans crainte avec tous ceux que je rencontre, rois ou esclaves »*.

Toujours est-il que la dégustation hédoniste est une philosophie qui se pratique avec les sens avant de s’exprimer avec des mots.

Ensuite, c’est une dégustation subjective car le plaisir et les sensations sont propres à chacun. Deux dégustateurs ne goûtent jamais exactement le même vin. Non parce que le vin change, mais parce que chaque conscience éprouve le monde à sa manière. La dégustation hédoniste ne cherche pas l’objectivité ; elle cherche la sincérité.

Le vin vivant ne récompense pas l’expertise, mais l’expérience, la présence. Plus le dégustateur cherche à contrôler le vin, moins il le rencontre. La première vérité d’un vin, la plus essentielle, ne se trouve ni dans son cépage, ni dans son terroir, ni dans sa recette œnologique, mais dans le plaisir qu’il procure à un dégustateur donné, à un instant donné, dans un contexte donné. Le plaisir, selon Aristippe, est toujours singulier, tout comme les caractères d’un vin vivant. Héraclite nous a appris qu’ « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », c’est-à-dire que les circonstances d’une action humaine ne peuvent jamais revenir à l’identique.

Temps libre

Chez les Cyrénaïques, on célèbre le présent, on fait de l’instant une quintessence existentielle à expérimenter absolument, on refoule les mauvaises énergies venant du passé ou du futur et risquant de polluer le temps actuel. Avec eux, les vinosophes cultivent et célèbrent le temps libre, ce temps libéré à la fois du temps long, du temps passé et du temps futur — et libéré du temps accaparé par autrui.

Leur sagesse est de savoir donner à l’ici et maintenant la place qu’il mérite, à savoir toute la place. L’instant présent acquiert alors une force magique, capable de faire d’une vie morne et plate une existence pleine et radieuse. Aucun vin ne peut être dégusté hier ou demain. Le plaisir du vin appartient entièrement au présent.

L’instant présent est une dimension trop souvent oubliée par les philosophes. Il faut l’habiter pleinement ; et la présence d’un verre de bon vin peut être d’un grand secours afin de s’installer dans l’immédiateté — passé et futur n’existent que sous la forme de représentations mentales. Plus encore, la jouissance du pur plaisir d’exister, sagesse suprême s’il en est, sera grandement favorisée par ce verre. Rien ne permet mieux qu’un vin à la fois intense, harmonieux et élégant d’empêcher le réel négatif de contaminer le présent subjectif.

Enfin, Aristippe précise qu’il faut savoir se satisfaire des plaisirs disponibles et accessibles et ne pas courir après des plaisirs trop difficiles à atteindre.

Tels sont quelques-uns des enseignements aristippéens.

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