Ludwig Feuerbach est l’un des premiers à penser philosophiquement le dépassement du christianisme et la possibilité d’une anthropologie immanente. Il montre que, si l’homme a tout prêté aux idoles, il peut tout leur reprendre et redevenir lui-même. En mettant en évidence la mécanique du dépouillement, on incite les hommes à se retrouver, y compris à se réapproprier leurs corps et leurs sens. On refuse alors les idées, les essences, les arrières mondes, les mythes, les fantasmes platoniques. Reprendre aux dieux, c’est rendre aux corps.
Dès lors, Feuerbach peut clamer haut et fort : « Est vrai ce qui se manifeste aux sens » ; ou bien « la manifestation sensible est la réalité même ». « Bibo ergo sum » — « je bois donc je suis ». Le sensible tranche là où la raison hésite. L’hédonisme feuerbachien réduit le bonheur au seul réel possible. Il exclut tout ce qui n’est qu’hypothétique, surtout si cela concerne la mort.
Avec le philosophe bavarois, dont le matérialisme convaincra Stirner, Marx, Engels et Bakounine, jouons les sens contre l’essence, l’immanence contre la transcendance, l’ici-bas contre l’au-delà, le présent contre le futur, le bon vin contre la vaine idole. En rematérialisant la vie, on se réconcilie avec elle. Qui ne se sent pas pleinement vivant lorsqu’il savoure un jus pur, frais et intense ? Il suffit d’un vin juste pour ruiner mille abstractions. Une gorgée suffit parfois à faire tomber des siècles de métaphysique. Et la vérité première, fondamentale, peut-être unique, est « je vis, je suis ».
Feuerbach écrit : « Si l’essence de l’homme est la sensibilité et non pas un abstrait fantomatique (l’esprit), toutes les philosophies, toutes les religions, toutes les institutions qui contredisent ce principe ne sont pas seulement erronées, elles sont aussi fondamentalement corruptrices. Si vous voulez améliorer les hommes, rendez-les heureux. Mais si vous voulez les rendre heureux, allez aux sources de tous les bonheurs, de toutes les joies, aux sens. La négation des sens est à la source de toutes les folies, les méchancetés et les maladies qui peuplent la vie humaine. L’affirmation des sens est la source de la santé physique, morale et théorique. Le renoncement, la résignation, la négation, l’abstraction rendent l’homme maussade, renfrogné, sale, lubrique, avare, envieux, sournois, méchant. Le plaisir des sens, à l’inverse, rend serein, courageux, noble, ouvert, expansif, compatissant, libre. Tous les hommes sont bons dans la joie, méchants dans la tristesse. Et la tristesse vient justement de ce que nous faisons abstraction des sens, que cela soit volontaire ou involontaire »*.
Voici de magnifiques intuitions qui pourraient nourrir un manifeste sensualiste ou vinosophique. Certes, influencé par les Lumières qui venaient d’éclairer le monde, Feuerbach avait tendance à accorder une confiance aveugle aux hommes, mais ne vaut-il pas mieux cela que l’inverse, que la soumission et l’exploitation de la grande majorité des individus par quelques figures tutélaires profitant de leur crédulité et de leur naïveté ?
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