Gewurztraminer Qvevri, par Stéphane Bannwarth (domaine Laurent Bannwarth)
Alsace
2016, gewurztraminer
Dégusté le 10 mai 2026 à 21 heures, jour fleur, lune ascendante
Je ne fais pas mystère de mon attachement à l’égard des vins oranges et notamment des vinifications à la manière géorgienne. Or Stéphane Bannwarth fait partie des précurseurs qui sont allés chercher des qvevris en Géorgie afin de procéder à de longues macérations en terre et sous terre. Je devais absolument goûter les vins de sa gamme Qvevri.
Je profite d’un repas de famille pour dégainer un flacon qui m’attendait depuis quelque temps : un 100 % gewurztraminer macéré huit mois en qvevri — raisins éraflés, le cépage pouvant apporter une amertume marquée en macération.
Cet heureux mariage de l’Alsace et de la Géorgie nous offre un voyage dans l’espace et dans le temps. Plus on normalise le vin, plus on l’appauvrit. Stéphane Bannwarth ne se satisfait pas du confort gustatif qui est l’ennemi de la découverte. Ses Qvevris ne rentrent pas dans les cases ; et ils trouvent ainsi leur juste place.
Pour accompagner cette bouteille excitante et rester dans le thème de la Géorgie alsacienne, nous cuisinons un lobio (plat géorgien traditionnel mêlant haricots rouges, noix concassées, ail, oignon, huile de noix, coriandre et fenugrec) alsacianisé par l’ajout de tranches de kassler fumé.
Le sommet du naturel
Ce Gewurztraminer Qvevri s’est construit tout seul durant huit mois, sous terre, loin des hommes. Presque pas de manipulation, aucun intrant, pas même une once de soufre. L’élaboration de vins en qvevris est le mode de vinification le plus dépouillé et le moins interventionniste. Et pourtant le vin est remarquablement résistant et apte à la conservation.
Certains rigolent encore des jarres et autres amphores autant que du calendrier lunaire et des chevaux dans les vignes — « une lubie », « une mode », « ça passera… ». Ont-ils déjà goûté à la minéralité et à l’élégance des vins élevés dans des contenants en terre cuite ? Pour ma part, j’ai eu le plaisir d’expérimenter les plus extraordinaires des chablis, des condrieux et des vouvrays dont les personnalités s’étaient patiemment affinées dans l’argile ou le grès. Leur verticalité tout en dentelle leur venait un peu du terroir et beaucoup des amphores.
Bien sûr, de tels parangons de distinction ne sont pas du goût des adeptes de vins gras, puissants et boisés. En revanche, celui qui apprécie l’élégance et la finesse doit absolument explorer le monde merveilleux des dolias, qvevris et autres pithos. Leur porosité permet une micro-oxygénation lente qui a un effet assez magique sur les vins.
Dépaysement sensoriel
Le voyage commence quand les repères s’effacent. La vue est la première touchée. La robe est ambrée et profonde, presque brune. Rappelons que le gewurztraminer n’est pas un cépage blanc mais rose. La macération teintée d’oxydation apporte beaucoup de couleur. Du jamais-vu qui annonce le jamais-bu !
Le nez, comme souvent avec les macérations de cépages aromatiques, est d’une complexité difficile à retrouver dans les vins de pressurage direct. Le visage variétal du gewurztraminer laisse la place à un caractère unique et original, éthéré et résolument oxydatif. On y retrouve aussi un fond de pot-pourri, des fruits très mûrs, des épices orientales et même des notes marines… et mille autres choses qu’il vaut mieux apprécier plutôt que de chercher à les identifier. Pour pénétrer dans ce vin, il faut sans doute moins de discours et plus de silences.
La bouche est troublante et sensuelle, balançant habilement entre fraîcheur et chaleur. Sa texture est ample et veloutée, portée par des tanins fondus et ornée de délicats amers. Le vin est très intense, porté par 15 % d’alcool qui ne brûlent pas mais lui confèrent un aspect spiritueux.
La longueur est phénoménale. Rares sont les vins qui parviennent à conjuguer ainsi puissance et subtilité. Les dix ans de vieillissement en bouteille contribuent beaucoup à l’élégance olfactive et gustative.
Un vin de méditation autant qu’un vin de gastronomie ? Sans doute. Il y a dans ce nectar naturel quelque chose qui échappe au goût. Une forme de présence indicible, peut-être irrationnelle. Il est habité par des forces qui nous dépassent et qui le débordent. Serait-ce l’esprit du vin ?
Ce flacon n’est pas un objet à comprendre, c’est une expérience à vivre. Dès lors, le plaisir n’est pas dans la maîtrise, mais dans l’abandon, dans le lâcher-prise, dans le sentiment de liberté pure et droite.
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