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VinoPhilo
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Vinosophie ou philosophie du vin ? Apprendre à vivre grâce aux vins vivants

Nous avons trop souvent séparé la pensée du corps. Les sens ne sont pas les ennemis de la pensée, ils sont son premier langage. Avant de comprendre le monde, nous le touchons, nous le respirons, nous le goûtons. La vinosophie propose de penser depuis le corps, depuis les sens et depuis l’expérience vécue. Et le vin constitue l’un des moyens privilégiés de cette philosophie incarnée, de cet art de vivre.

La vinosophie n’est pas une philosophie du vin — ou pas exactement. Une philosophie du vin est une pensée qui prend le vin pour objet, donc une réflexion sur le vin à base de concepts, de catégories, de raisonnements. La vinosophie, elle, fusionne vin et philosophie.

Ici, le vin n’est pas un simple prétexte à philosopher, mais un mode de connaissance et une épreuve philosophique en soi. La plupart des discours sur le vin en parlent comme d’un objet extérieur. La vinosophie cherche autre chose : penser avec lui, à partir des expériences qu’il suscite. Le vin n’est plus ce dont on parle ; il devient ce par quoi l’on réfléchit, un médium. Le véritable objet de la dégustation n’est plus le vin, mais la rencontre entre un vin et un homme, subjective, sensible et contingente. Boire, c’est laisser quelque chose du monde entrer en soi. On ne goûte jamais seulement un vin, on goûte un lieu, un geste, un temps, des valeurs.

Connaître, ce n’est pas rencontrer. Il y a une différence fondamentale entre savoir ce qu’est un vin et ressentir ce que fait un vin. Savoir ce qu’est un vin, c’est pouvoir le décrire, le comparer, l’analyser. Ressentir ce qu’il fait, c’est s’ouvrir pleinement à tout ce qu’il génère en nous : émotion, souvenir, pensée, désir, conversation, parfois même une autre manière d’habiter le temps.

Boire est d’ailleurs l’un des derniers bastions préservés où les vinosophes nous incitent à ne rien faire d’autre que vivre le moment présent. Le vin est une école de lenteur dans un monde qui transforme chaque minute en marchandise. Un grand vin a besoin de temps pour être habité en pleine conscience.

L’essentiel est ce qu’on vit, au moment où on le vit. Décrire une expérience n’est jamais la vivre une seconde fois. Or certaines expériences sont si profondes et subtiles que les mots qui prétendent les expliquer les trahissent ou les appauvrissent. Le vocabulaire du vin peut devenir une manière sophistiquée de ne pas le goûter vraiment. À force de chercher les mots pertinents, on risque de manquer le vécu juste.

Le premier enseignement de la vinosophie est bien celui-là : vivons le vin plutôt que d’en parler.

Art de vivre

L’étymologie parle d’elle-même : Homo sapiens est un « homme sage » ; et la philosophía est l’ « amour de la sagesse ». Philosopher, c’est donc devenir un homme, apprendre l’humanité, comprendre la place de l’être humain dans le monde et le sens d’une vie humaine. Philosopher, c’est apprendre à vivre, mais pas n’importe comment : vivre comme un homme, avec toute la dimension artistique, créative, originale et excentrique qui le distingue de la bête.

Or, pour les vinosophes, pour les sensualistes, pour les hédonistes, ce sont les sens qui nourrissent cette philosophie, toute philosophie étant subjective, n’ayant de valeur qu’à l’échelle d’un homme, mesure de toute chose — la philosophie commence dans l’expérience singulière, elle n’existe jamais en dehors d’un homme qui la pense, la vit et l’éprouve. En un mot, la philosophie se définit comme un art de vivre.

Ma devise : Il y a plus de philosophie dans un verre d’amarone que dans un vers d’Ammonios ; et plus de sens dans une cuvée de gigondas que dans un traité de Gorgias*.

Puisque le bonheur est la fin ultime de toute philosophie digne de ce nom, j’ajouterai trois mots :

1°) Rien n’est plus précieux que le temps et, plus encore, que le temps libre ;

2°) Il vaut mieux être un imbécile heureux qu’un clairvoyant malheureux — a-t-on besoin de prendre conscience de la domination hégémonique de la médiocrité, des progrès de la barbarie individuelle et collective ou du triomphe de la malhonnêteté et du vice sur la bonté et la vertu ? Je n’apprécie guère l’opinion cartésienne selon laquelle on devrait préférer la tristesse de la connaissance de la vérité à la joie de l’illusion. Je ne suis pas certain que toute vérité vaille le prix qu’on lui demande de payer. Une connaissance qui détruit toute possibilité de joie mérite d’être interrogée.

Avec Épicure, affirmons que la recherche de la vérité doit être subordonnée à la recherche du bonheur — même s’il accorde aussi une grande place à la connaissance de la nature. La recherche de la vérité délivrerait de l’opinion paresseuse, de l’illusion lâche ou du mensonge facile. Mais la recherche du bonheur, elle, libère de l’instinct de mort, de vide et de néant. Mieux vaut peut-être s’accrocher à un préjugé que prendre conscience d’une réalité très cruelle (qu’il s’agisse de l’absurdité du cours du monde ou de notre finitude essentielle).

3°) Et la simplicité, en philosophie, n’est pas un luxe ni un défaut mais une nécessité. Il s’agit de répondre simplement à des questions simples, ce qui constitue la tâche la plus difficile de toutes. En premier lieu, il faut avoir affronté et résolu la problématique de la mort pour pouvoir vivre.

Sensibilité et liberté

Quant à la vérité, il n’y a pas grand-chose à en dire. Je définis la philosophie comme l’art de répondre aux questions qui n’ont pas de réponses. Elle explore des continents où il n’existe rien de définitif, rien de décisif, rien d’incontestable. S’agissant des moyens, tout est possible : sensualisme, individualisme, mais aussi dogmatisme, idéalisme etc.

Pour ma part, mon but n’est pas d’accéder à la vérité au moyen de la raison. À moins de repenser la raison et la conscience elles-mêmes en considérant qu’elles empruntent plus aux sens qu’aux mots, plus à la spontanéité qu’à la réflexion, plus à l’intuition qu’à la démonstration, plus au réel qu’à l’idéal, plus à l’expérience qu’à la théorie, plus à la matière qu’à l’esprit, plus au vivant qu’à l’éternel, plus à l’immédiat qu’au médiat, plus au relatif qu’à l’absolu, plus à l’immanent qu’au transcendant, plus au particulier et au singulier qu’à l’universel et au général.

Pour un sensualiste, les sensations expriment mieux que toute autre chose le sens du monde et de la vie. Elles sont les sources d’émotions puissantes que les mots ne peuvent traduire qu’en les trahissant.

Le vécu d’une expérience est supérieur à sa description, son analyse et sa théorisation réunies. Voici la vinosophie :

vivre → ressentir → penser → éventuellement nommer

plutôt que :

nommer → analyser → classer → juger → éventuellement ressentir.

Écoutons Maurice Merleau-Ponty : « Pour l’amoureux qui le vit, l’amour n’a pas de nom, ce n’est pas une chose que l’on puisse cerner et désigner, ce n’est pas le même amour dont parlent les livres et les journaux, parce que c’est la manière dont il établit ses rapports avec le monde, c’est une signification existentielle » (M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 74). Cela s’applique à tout ou, du moins, à tout ce qui favorise le bonheur et l’épanouissement — et en premier lieu au vin.

Et David Hume : « Il y a une différence considérable entre une sensation et la mémoire de cette sensation. La mémoire ne peut jamais atteindre entièrement la force et la vivacité de la sensation originelle. […] La pensée la plus vive est encore inférieure à la sensation la plus terne » (D. Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), trad. A. Leroy, M. Beyssade, Garnier-Flammarion, 2006, p. 144).

Alors, avec tous ces professeurs de vie, goûtons l’existence à l’aveugle pour ressentir et non pour dire, pour soi et non pour autrui, pour apprendre à vivre et non pour apprendre à mourir. Le philosophe est un artiste parce qu’il possède nécessairement, s’il comprend le monde et la vie mieux que quiconque, une sensibilité exacerbée, hors du commun. Et sa liberté est ce qu’il chérit le plus au monde.

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