Icarus et Lieu-dit Muhlforst, par Vincent et Adrien Stoeffler (domaine Vincent Stoeffler)
Barr, Alsace
2022 et 2023, riesling
Dégusté le 1er novembre 2026, jour feuille, dernier quartier
En 2023, Le Rouge & le Blanc résumait son reportage consacré aux vins du domaine Stoeffler en ces termes : « Fuyant la puissance alcoolique et l’esbroufe dans les vins, Vincent Stoeffler élabore des cuvées à la maturité précise, construites sur des matières denses et sur une acidité minérale mûre » (n° 143). J’avais quelques fois goûté aux vins du domaine Stoeffler, ils m’avaient à chaque fois semblé des modèles de vins libres : détendus et droits, évidents et profonds, élégants et attachants, intimement reliés aux terroirs.
Puisque le domaine, entre autres qualités, est l’un des meilleurs spécialistes des blancs de macération, lorsqu’il me fallut trouver un partenaire dans ma région natale afin de remplir la Cave Vinosophia et subvenir aux besoins des dégustations hédonistes et en pleine conscience, je pensai sans hésiter à Vincent Stoeffler.
Du premier au dernier vin de sa gamme, il nous rappelle que le grand vin n’est pas celui qui ressemble le plus à son cépage, mais celui qui ressemble le plus à son lieu d’origine.
Terre de grand cru
Depuis quelques années, Vincent a été rejoint par son fils, Adrien. Tous deux partagent les mêmes valeurs et la même vision de ce qu’est un grand vin d’Alsace, un vin de lieu, naturel et vivant, dont les qualités viennent du travail à la vigne plus que de l’œnologie en cave.
Le domaine familial est installé à Barr, au pied d’un grand cru, le Kirchberg de Barr, devenu célèbre en tant qu’un des deux premiers grands crus de vin rouge d’Alsace (avec le Hengst à Wintzenheim). Mais la plupart des vignes du Kirchberg sont exploitées par des viticulteurs qui apportent leurs raisins à des coopératives ou à des maisons de négoce. Les Stoeffler comptent parmi les rares vignerons indépendants de Barr, village paisible situé à mi-chemin entre Sélestat et Strasbourg, soit dans la partie nord du vignoble alsacien.
D’aucuns n’hésitent pas à faire de Barr l’une des capitales viticoles alsaciennes avec ce qui serait la plus ancienne foire aux vins d’Alsace (plus de 100 ans), ainsi que son historique « Fête des vendanges » qui se déroule traditionnellement le premier week-end d’octobre. Une chose est certaine : ici, on fait du bon vin et on le vend à des tarifs raisonnables. Qui a dit « pépite » ?
Nature et tradition
Les Stoeffler sont des vignerons exigeants, attachés au patrimoine alsacien dont ils ont hérité. Mais ils sont aussi ouverts à l’expérimentation. Ils se distinguent par leur capacité à proposer des vins à la fois très sérieux dans leur capacité à retranscrire les terroirs et très détendus par leur propension à innover. Cela se traduit par la grande place laissée à la macération des cépages blancs, par l’ouverture aux assemblages (de cépages) et par la proposition de nombreuses cuvées sans aucun intrant ni sulfite ajouté.
Vincent Stoeffler a produit des vins sans sulfites dès le début des années 2000. Adrien, arrivé au domaine en 2019, étant amateur de vins libres, il leur donne de plus en plus de place. Et c’est un succès. Voici le vin nature dans ce qu’il est capable d’offrir de meilleur, lorsque ses petites aspérités, ses singularités et ses fragilités deviennent le sel et le poivre du vin, des exhausteurs de goût, sans jamais prendre le dessus.
Ici, on sait que le goût de celui qui aime les vins droits et lisses comme des barres d’immeubles sans âme en dit plus sur lui-même que sur les vins vivants. Un vin sans défaut n’est pas forcément un vin sans reproche.
Aujourd’hui, deux gammes coexistent : la classique, comprenant des cuvées filtrées et légèrement sulfitées (SO2 libre de 15 à 20 mg/l), et la nature, dont les jus ne sont ni filtrés ni sulfités.
La décision de rendre une cuvée « nature » est prise au chai. Aucun sucre résiduel ne doit rester dans le vin et sa qualité doit être irréprochable. L’acidité volatile, par exemple, est tolérée tant qu’elle demeure contenue, tant qu’elle reste au second plan et qu’elle n’est pas envahissante.
Comme le résument les vignerons, « nous recherchons la pureté et la précision dans l’ensemble de nos cuvées et gardons cette logique pour nos vins natures. Si la stabilité du vin ne peut pas être assurée sans en altérer le contenu, alors nous renonçons à produire une cuvée sans soufre. Nous nous adaptons aux vins, pas l’inverse ».
La force du Muhlforst
Ma dégustation du jour était particulièrement intéressante : elle portait sur deux rieslings issus du même terroir mais vinifiés très différemment — le riesling, « roi des cépages » selon la vigneronne Alice Bouvot, qui ne doit pas être loin de la vérité.
Le Muhlforst se trouve sur la commune de Hunawihr, au sud de Ribeauvillé. Sur son site web, dont la rubrique « Terroirs » est exemplaire et passionnante, le domaine Vincent Stoeffler présente le Muhlforst comme « l’un des plus grands terroirs d’Alsace », malgré son absence de classement en grand cru. Le lieu-dit est ainsi décrit : « Son sol argilo-marneux, profond et vivant, parsemé de cailloutis siliceux et de gneiss, associé à une exposition est et une pente douce, offre des conditions idéales à la vigne ».
Il en résulte, dans la cuvée « blanc classique » de 2022, un riesling généreux, ample, vibrant et bien mûr. Doté d’un nez riche, d’une remarquable allonge minérale, porté par d’élégants amers et une acidité droite, son équilibre rondeur/fraîcheur est parfait. Et sa longueur en bouche est digne d’un grand. C’est le « vin de gastronomie par excellence », peut-on lire sur l’étiquette. Je suis bien d’accord.
Quant à Icarus, son homologue macéré (une dizaine de jours en raisins entiers), sans filtre et sans soufre, je le qualifierais de « vin de méditation par excellence ». Il offre en effet une expérience de dégustation extraordinaire — qui sort radicalement de l’ordinaire.
Cela commence avec une magnifique robe ambrée. Puis se poursuit avec un nez intrigant et entêtant, conjuguant les fruits très mûrs, les herbes médicinales et les épices orientales. La bouche est magnifique, verticale, minérale et parfaitement harmonieuse. Et la longueur est exponentielle. Un grand vin orange par son mélange d’élégance et d’intensité. L’élevage en amphore de grès durant douze mois n’y est sans doute pas pour rien. Les tanins et les amers sont d’une délicatesse remarquable.
Bien sûr, Icarus, comme la plupart des vins oranges, oblige à sortir des catégories habituelles de la dégustation. C’est une invitation à désapprendre pour mieux déguster, à abandonner ses repères pour découvrir de nouvelles sensations.
Deux vins d’un lieu
Deux vinifications et élevages différents permettent à un même terroir de révéler deux visages du grand vin. Le terroir n’est pas une empreinte immuable que le vigneron se contenterait de reproduire. C’est une matière vivante qui accepte plusieurs interprétations. La macération et le pressurage direct sont deux manières bien différentes de donner la parole au raisin.
J’ai donc découvert deux visions d’un même lieu, deux lectures d’un même cépage. Là où le riesling classique privilégie l’évidence, la lumière, la vibration et l’allonge, la macération et l’amphore jouent sur un autre registre : celui de la finesse tactile, de la profondeur et de la complexité des textures. Le terroir ne disparaît pas derrière la vinification ; il se traduit autrement.
Dans les deux cas, le vin raconte quelque chose d’un endroit, de son sol, de son climat et du vivant qui l’habite. Mais le vin d’un lieu peut donc se conjuguer au pluriel.
Avec cette dégustation comparative, je constate — si besoin était — combien la vinification impacte l’expression du terroir. Les textures, structures, personnalités et expressions aromatiques sont très différentes.
Au fond, ces rieslings illustrent ce que devrait être un grand vin : une matière vivante, une identité affirmée et une harmonie qui ne doit rien aux artifices. L’un séduit par son évidence et sa précision ; l’autre fascine par son étrangeté et sa liberté. Deux chemins différents pour atteindre une même destination : le plaisir, et peut-être même l’émotion.
La suite de ce texte est réservée aux membres de Vinosophia.
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