Memo, par Laurent Roger et Mélissa Ingrand (domaine Mataburro)
Rivesaltes, Roussillon
2025, macabeu
Dégusté le 21 octobre 2026, jour fleur, lune ascendante
Quelque chose touche mon cœur en même temps que ma bouche. Des valeurs sensuelles passent du verre au corps. Quand on ne se pose plus aucune question, que tout est évident, tout est là, tout est fort et léger à la fois. Une relation se noue, une fusion. On fait l’amour pour la première fois, encore une fois. Un frisson dit « c’est toi, je te reconnais, je t’attendais ».
Tout est déjà dit, en une gorgée. Mais nul n’a encore parlé. Nous avons toute la nuit. Alors prends ma main, prends mon sourire, prends mes larmes. Toi, tu es la Terre, tu es ses merveilles. Tu m’éblouis et c’est délicieux. Tu es le sensible, tu es l’incarné. Tu es le vrai, le sincère, l’authentique. Tu donnes un sens, tu montres la voie.
Tu sais, j’ai quitté la folie des hommes pour te rejoindre. Je t’appartiens car tu es le Grand Tout. Et je crois que je te comprends. Je ne te juge pas. Mais tout est si fragile dès qu’on sort de l’instant… Alors vivons, jouissons, chantons, dansons sans penser à demain, sans penser à hier, sans penser à autre chose qu’à nous, réunis dans l’éternité du moment présent.
Ode à la fraîcheur
Le vin de lieu n’est pas un style, mais une fidélité, toujours singulière, à un endroit et à son vivant. La diversité d’un vignoble commence là où s’arrêtent les idées reçues sur son identité. Il y a des régions viticoles dont on croit connaître les vins avant même d’avoir débouché les bouteilles. Le Roussillon serait forcément un soleil écrasant, de vieilles vignes aux courbes torturées, des sols arides, des grenaches très mûrs. Bref, des degrés alcooliques généreux et des vins puissants, chaleureux, parfois opulents.
Pourtant, une autre voie se dessine dans les Pyrénées-Orientales : celle qui privilégie la fraîcheur à la puissance, l’infusion à l’extraction, le mouvement à la démonstration. À Rivesaltes, le domaine Mataburro en offre une expression remarquable.
À l’ère de la canicule permanente, dans un vignoble méditerranéen confronté à la sécheresse, la fraîcheur devient une prise de position esthétique, une résistance, une alternative heureuse. Pas un déni du soleil, une manière d’en tirer le meilleur, de préserver son élan de vie.
Un haut lieu des vins naturels
Le Roussillon, avec ses schistes noirs, ses vallées douces et ses rivages tumultueux, produit les plus beaux vins doux naturels de France — à Maury, dans la vallée de l’Agly, et à Banyuls, où la viticulture héroïque tient du miracle et mériterait d’être mieux connue.
C’est dans cette région que se trouve Calce, autre village-capitale des vins naturels avec l’ardéchoise Valvignères. De nombreux vignerons en quête de grands espaces préservés, de magnifiques terroirs sous-exploités, de soleil, d’amitié et de solidarité se sont installés dans le coin. D’ailleurs, les sommeliers et cavistes « nature » ayant un tropisme roussillonnais ne sont pas rares.
Pour ma part, je connais encore mal la région. Mais, en tant que « grenache lover », je sais déjà que les rouges ne manquent pas de caractère. Sur les schistes, ils prennent un visage vertical inattendu.
Quant aux blancs, ils comptent parmi les plus grands de France, rien que ça ! Je ne suis pas le seul à le penser, tel est également le cas d’Hugh Johnson et Jancis Robinson. Ils écrivent ainsi, dans leur célèbre Atlas mondial du vin, que « Gauby, Matassa, Roc des Anges, Le Soula et le domaine de l’Horizon ont prouvé qu’un blanc aussi grand et apte au vieillissement que le puligny peut être produit ici » (8e éd., Flammarion, 2020, p. 145).
Grâce à une heureuse diversité à la fois de cépages autochtones et de terroirs, ces blancs offrent des visages variés, mais avec toujours beaucoup de minéralité et de profondeur. Ils ne sont jamais fluets, timides ou ordinaires.
Et la richesse des blancs du Roussillon est d’autant plus grande que la région est devenue l’une des spécialistes des macérations, autrement dit des vins oranges. Le domaine Mataburro, par exemple, ne produit qu’une cuvée à partir de 100 % de raisins blancs ; et il s’agit d’une macération.
Du train rouge au vin blanc
Au terme d’une excursion lors de laquelle le Train Rouge nous mena le long de la vallée de l’Agly, jusqu’à Axat au pied des Pyrénées, une correspondance incertaine en gare de Rivesaltes nous amena à envisager une visite du côté du domaine Mataburro, installé non loin de là. Mais les trains furent à l’heure et nous regagnèrent Perpignan pour la soirée sans avoir le temps de découvrir autre chose à Rivesaltes que sa gare.
Qu’à cela ne tienne, nous trouvâmes notre bonheur du côté de l’excellente cave Maillol, qui propose les vins du domaine. Notre soirée s’ordonna ainsi autour de la cuvée Memo, un 100 % macabeu issu de vignes âgées de 70 ans. À Espira-de-l’Agly, village voisin de Rivesaltes, elles puisent dans un sol de galets roulés et d’argiles rouges typique de la région.
Les raisins sont travaillés en infusion et leur jus est élevé en amphores et en cuves. Un 100 % pur jus, fermenté par les levures indigènes, non filtré et sans une once de sulfite ajoutée.
La suite de ce texte est réservée aux membres de Vinosophia.
À ton tour, rejoins-nous et découvre l’ensemble de la revue.
Tu soutiendras un projet éditorial indépendant et engagé au service de la vie des vins et de l’esprit des hommes.
Et tu goûteras à l'art de vivre le vin.
Dégustateur hédoniste, œnophile audacieux, vigneron heureux, sommelier alternatif, caviste aventurier...
Deviens vinosophe !Ça m'intéresse.