→ Un vin de copains
→ Bu et rebu
→ Sa signature : la fraîcheur fruitée
→ L’émotion dominante : le désir de partage
Un vin anarchiste ? Certes, il enfreint les règles du jeu viticole. Il rappelle que la nature ne connaît ni les cases ni les normes. Ce n’est pas un rouge, ni un blanc, ni un rosé. Pas davantage un orange ou un vin brisat. Peut-être un blouge ? En espagnol, on dira que c’est un « clarete ». En tout cas un ovni, un objet viticole non identifié qui brouille les frontières et bouscule les habitudes avec une réjouissante insouciance.
Fins Als Kullons est un assemblage de cépages rouges et blancs cultivés en biodynamie sur un sol argilo-calcaire. Sumoll (rouge), xarel·lo (blanc), grenache blanc et malvasia de Sitges (blanc) à parts égales. Co-fermentation et infusion.
Embouteillé dans un flacon d’un litre, parce qu’il est fait pour être partagé généreusement et bu à grandes lampées. Le litre n’a rien d’anecdotique. Il dit déjà la philosophie du vin : moins un objet de dégustation qu’un compagnon de table pensé pour circuler de verre en verre et qui invite à la fête. Le litre est presque un manifeste. C’est un format profondément humaniste qui nous rappelle que le vin est un lubrifiant social avant d’être un objet d’analyse.
Et puis il y a, sur l’étiquette, un paysan-rocker jouant de la gratte avec une fourche. Et ce message : « Vin de revendication contre tout ce qui est : agaçant, incompréhensible, insupportable, répétitif, artificiel, faux, obscur, pesant, inutile, intolérant, irrespectueux, trompeur, prétentieux, erroné, factice, forcé, simulé, incohérent, confus, embrouillé, absurde… Ras-le-bol ? Défoule-toi ! ». Quant au nom de la cuvée, je me garderai de le traduire, mais lui aussi ne manque pas de sens ni de caractère.
Ce pur jus catalan ne fait donc rien comme les autres. Il est irrévérencieux, délicieux et captivant. Et c’est bien ce qui plaît. Deux mots souvent galvaudés prennent ici tout leur sens : buvabilité et digestibilité — les formes les plus discrètes de l’élégance. Un vin d’été, de terrasse, de piscine, de barbecue, de bons copains : fraîcheur, tanins quasi-absents, alcool en retrait (11 %). Juteux, vibrant et d’une gourmandise fruitée et florale qui séduira même les plus réfractaires aux vins nature.
La robe, unique, intrigante, appétante, se situe quelque part entre le rouge et le rosé. Une bouteille en verre blanc la met en valeur. Un vin forcément rock’n’roll, qui aura magnifiquement égayé un apéritif estival.
Merci à Finca Parera d’avoir concocté cette eau de rose. L’approche des paysans-vignerons est minimaliste : fermentation par les levures indigènes, aucun intrant, pas de sulfites ajoutés ni de filtration, élevage de neuf mois en cuve béton. Un jus qui exprime la simplicité et la sincérité rurales, mais aussi le respect et l’énergie de la nature. On y sent davantage la terre que la technique.
Ce n’est pas la seule création originale de ce domaine passionnant du Penedès. Rubén et Jordi Parera proposent aussi un pétillant naturel à base de xarel·lo et de chardonnay, un brutal associant gewürztraminer et malvasia de Sitges, une macération de xarel·lo et de malvasia de Sitges ou encore un rouge d’altitude combinant sumoll, ull de Llebre, cabernet sauvignon, grenache et merlot, élevé quatre ans avant la mise en bouteille.
Les Parera produisent aussi du miel, des céréales, des amandes, des olives et des cerises, toujours en biodynamie. Rien d’étonnant : le vin n’est ici qu’une expression parmi d’autres d’une ferme vivante où chaque culture nourrit ses semblables et où la monoculture n’a jamais eu droit de cité. Et l’étiquette peut arborer fièrement la mention « Agriculture régénérative ».
D’ailleurs, Rubén est très investi dans l’Association Biodinàmica de Catalunya. Une vraie ferme moderne par son attachement aux valeurs les plus paysannes. Ici, le mot d’ordre est « seules les pratiques ancestrales et locales permettent aux sols de s’exprimer pleinement à travers les plantes et les fruits ».
La Catalogne confirme, une fois encore, qu’elle est devenue l’une des terres les plus fécondes pour qui aime les vins libres. Cette bouteille rappelle que les grandes révolutions vinicoles naissent moins souvent dans les appellations prestigieuses que chez les esprits sans dette et sans obligation, qui peuvent et osent redéfinir les règles.
Finalement, ce vin du futur est un retour aux sources paradoxal et iconoclaste : longtemps, avant que les cahiers des charges ne compartimentent les couleurs et n’interdisent les mariages de cépages blancs et rouges, le clarete a fait partie du paysage viticole méditerranéen. Fins Als Kullons, le bien nommé, le vin des paysans-rock’n’roll, qui arbore fièrement le logo « Gremi Vinyataires Lliures » (Collectif des Vignerons Libres), rappelle que le vin est un acte agricole autant qu’un produit culturel.
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