La cave des vinosophes comporte trois catégories de vin, trois spécialités : les vins oranges — car nous sommes des amoureux de ces macérations aux saveurs originales et complexes —, les vins de méditation — qui, pour une raison ou une autre, sortent des sentiers battus et méritent d’être dégustés au coin du feu afin de profiter de toute leur subtilité et toute leur profondeur — et les grands vins.
Dans ce dernier groupe, on trouve des vins de lieu, raffinés, élégants et sincères, qui ne trichent ni avec les terroirs ni avec les millésimes. Ils ne coûtent pas des fortunes, car nous ne choisissons que des vins dont nous jugeons les prix justes, en adéquation avec leur valeur gustative.
Un vin à dix euros peut parfaitement être un grand vin — et d’ailleurs le rapport qualité/prix peut contribuer à la noblesse d’un vin. Le grand vin n’est pas celui qui coûte beaucoup, mais celui qui donne beaucoup : de la pureté, de la sincérité, de l’intensité, de la fraîcheur, de la profondeur, du fruit, de la minéralité, du caractère, de l’énergie… et surtout du plaisir et des émotions. Il faut que ça coûte ce que ça goûte !
Prix et valeur réelle
Le prix d’un vin est une donnée économique. Sa valeur réelle est une expérience — dans l’idéal non biaisée par des aprioris. Un grand vin n’est pas nécessairement un vin cher. Le prix et la valeur sont deux choses différentes. Nous cherchons la surprise plutôt que le prestige. Nous privilégions le goût par rapport à l’étiquette. Nous considérons le prix comme une composante de l’expérience. Nous résistons à la valeur symbolique créée par le marketing. Nous préférons les pépites méconnues aux objets de distinction sociale.
Néanmoins, si le prix n’est pas une mesure fiable de la valeur d’un vin, il existe de nombreux vins exceptionnels et extraordinaires qui coûtent très cher. Mais tout le monde n’a pas les moyens de se les payer. Et le prix peut être justifié par le travail (la viticulture héroïque sur certains coteaux très pentus), les rendements, la rareté, le foncier, le temps d’élevage, la notoriété etc., sans augmenter proportionnellement le plaisir procuré. Un vin peut être hors de prix sans être hors du commun.
Plus le vin se rapproche du luxe, plus il s’éloigne de la découverte et du plaisir authentique. Avec l’homogénéisation mondiale, on tente d’imposer l’efficacité de la consommation standardisée. Pour la même chose, il faut payer de plus en plus cher, le tout dans un cadre uniformisé et impersonnel qui rassure. L’enjeu est de plaire au plus grand monde pour que l’équilibre entre l’offre et la demande penche du côté de la demande et que les prix augmentent.
Les vinosophes préfèrent ce qui est inhabituel, original, surprenant, et donc peu recherché. Le problème est de continuer à y voir clair quand les oligopolistes de l’homogénéisation se rendent compte que certains « consom’acteurs » exigent des vins authentiques, de terroir, et se mettent à en produire des immitations de façon techno-industrielle — le vin n’est d’ailleurs pas le seul concerné : depuis longtemps on trouve des plats en barquettes micro-ondables signés « Joël Robuchon & Fleury Michon » [sic] dans les supermarchés.
Selon le dictionnaire Larousse, un consom’acteur est un « consommateur qui, par ses choix d’achat, entend peser sur l’offre des producteurs et devenir ainsi un véritable acteur du marché ».
Le vin qui nourrit le corps et celui qui nourrit l’esprit
Comme on ne saurait comparer les plats préparés de la grande distribution et les plats raffinés et imaginatifs servis dans un restaurant bistronomique ou gastronomique — qui, s’il est digne de ce nom, nourrit le corps et l’esprit à la fois, esthétisant les actes de manger et de boire —, les vins de supermarché et les vins de vignerons-artisans ne partagent que peu de choses. Les cuvées industrielles peuvent alimenter le corps, mais pas l’esprit.
Les vins produits en masse accompagnent une consommation de masse dans laquelle on se moque pas mal de l’origine et des vertus du vin. Soyons clairs : 90 à 95 % des vins sont sans vie, sans âme, sans énergie, sans message, bref sans intérêt. Ce sont des vins « sans vice ni vertu ». Ils ne disent rien et il n’y a rien à en dire. Ils sont notamment bus par les 10 % de la population française qui consomment 60 % de l’alcool mis en vente, soit environ 15 verres (ou 2 bouteilles) par jour et par personne*.
« La quantité importante de vins inutiles, car étrangers à toute notion de plaisir, pourrait être utilisée de manière plus profitable en produisant de l’éthanol pour moteurs automobiles », souligne-t-on dans un mélange d’humour caricatural et de désapprobation cinglante (J. Vivet, Le Vin – Petit traité de dégustation, Bartillat, 2013, p. 22). Les vinosophes se concentrent sur les 5 à 10 % de vins vivants qui restent.
Cela oblige à mobiliser un certain budget car il est rare — mais pas impossible — de trouver de tels vins à moins de 10 euros, la grande majorité d’entre eux coûtant au moins 15 euros et souvent plus de 20 euros. Tel est le prix à payer pour accéder à un produit qui ne sort pas d’une usine obéissant aux lois du marché plutôt qu’à celles de la terre et du climat.
À la maison, j’utilise le prodigieux système Coravin, qui permet, en perçant le bouchon en liège avec une aiguille et en injectant un gaz neutre dans la bouteille, de se servir des vins au verre. On peut ainsi se constituer une carte des vins au verre chez soi et éviter de boire les bouteilles en une seule occasion, les vidant petit à petit sur plusieurs semaines. Une bouteille à 30 euros bue en quatre temps coûte moins cher que la même bouteille bue en une seule soirée.
Le juste prix
Paradoxalement, l’intervention minimale implique un immense investissement physique, temporel, psychologique et économique. Intervention minimale au chai ne signifie pas travail minimal. Au contraire, l’absence de filet de sécurité œnologique exige davantage d’attention, de temps et de surveillance. Quant au travail à la vigne, il est beaucoup plus exigeant. On estime que la production, à partir de la même parcelle, d’une bouteille de vin en « nature » prend deux fois plus de temps qu’en conventionnel. Cela pourrait justifier que la première coûte deux fois plus cher que la seconde — car le temps, c’est de l’argent.
Malgré tout, dans le petit monde du vin nature, d’aucuns se crispent face à la politique du prix fort : on trouve de moins en moins de cuvées à moins de 15 euros et même bientôt à moins de 20 euros. Les auteurs du Glouguide ne sont pas contents : « Des domaines qui s’installent, inconnus au bataillon, y compris sur des aires d’appellation peu valorisées, démarrent immédiatement avec des prix à partir de 15 euros la bouteille, minimum. C’est une stratégie commerciale qui peut s’entendre (néo-vigneron sans patrimoine, avec crédits et loyers, petite surface de production, faibles rendements, vinification sans filet, aléas climatiques à répétition etc.) mais qui nous semble difficilement compatible avec l’esprit du vin naturel » (A. Iommi-Amunategui, J. Couston, O. Grosjean, Glouguide 4 – Terroirs, cépages et élevages rares – 120 vins naturels exceptionnels, Cambourakis, 2021, p. 16).
Comment un mouvement qui revendique la démocratisation du vin peut-il devenir économiquement inaccessible ? Le vigneron doit pouvoir vivre de son travail ; les rendements faibles ont un coût ; les périls climatiques et les maladies de la vigne ont un coût ; le travail manuel a un coût ; les petites surfaces ont un coût ; mais la rareté et l’originalité ne doivent pas devenir des prétextes à une explosion des prix.
Dans le Glouguide, le principe est de ne retenir que des « canons » coûtant moins de 20 euros. Ses auteurs ajoutent que « le prix est le véritable enjeu aujourd’hui, le nerf de la guerre liquide : un vin naturel devenu élitiste, parce qu’inabordable pour la plupart, est un vin naturel dévoyé, qui a perdu tout contact avec sa base, avec son esprit — celui d’un vin populaire, démocratique » (ibid.).
Boire plus cher n’est pas boire mieux. Le juste prix n’est ni le prix le plus bas pour l’acheteur ni le prix le plus haut pour le vendeur ; c’est celui qui permet au vigneron de vivre de son travail sans transformer le plaisir en privilège.
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