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Bu
4 4 min read

Les Vignerons d’Estézargues

→ Des vins fédérateurs

→ Bus en bonne compagnie

→ Leur signature : l’intensité juteuse et l’énergie solaire

→ L’émotion dominante : la chaleur humaine


Un manque impardonnable : je n’avais jamais encore goûté les vins des Vignerons d’Estézargues. Bien sûr, je les connaissais de réputation. Une coopérative qui offre des vins libres, accessibles et remarquablement peu interventionnistes, cela ne passe pas inaperçu. Après la Cantina Orsogna, dans les Abruzzes, voici un nouvel exemple d’exigence à la vigne et au chai qu’on ne paie pas au prix fort.

La cave des Vignerons d’Estézargues a été créée en 1962. Estézargues est un petit village situé entre Avignon et le Pont-du-Gard, à la frontière de l’appellation Tavel — d’ailleurs la coopérative compta dans ses rangs Éric Pfifferling, illustre vigneron de L’Anglore. Ici, le terroir composé de marnes et de sables à galets avait déjà été reconnu par les Romains, il y a vingt siècles.

Depuis 1989 et l’arrivée à leur tête de Jean-François Nicq — aujourd’hui vigneron réputé du Roussillon (Les Foulard Rouges) —, les Vignerons d’Estézargues ont fait le choix d’une vinification sans intrants. Levures indigènes, pas de collage ni de filtration, ajout de sulfites seulement à la mise en bouteille et à faible dose (20-25 mg/l). Les technologies œnologiques susceptibles de standardiser les vins sont proscrites. Et plus de 80 % des vignes sont cultivées en agriculture biologique.

Dans le paysage des vins libres, les coopératives se comptent sur les doigts d’une seule main. À Estézargues, petit miracle, on a réussi à échapper à la production de masse de vins œnologiquement typiques. Ici, on n’a pas raisonné en termes de « degré-hecto », de hauts rendements et de viticulture intensive, mais de respect de la vie des sols, de la vie des vignes et finalement de la vie des vins et des hommes qui les font ou qui les boivent.

Autre particularité de la cave, 10 viticulteurs (sur un total de 25 apporteurs) vinifient à part leurs raisins afin d’élaborer des cuvées parcellaires. Un domaine = un vin. Ainsi, avec l’agriculture biologique combinée à la vinification naturelle, on obtient de véritables vins de lieu, aux personnalités fortes et distinctes*.

À Estézargues, on mutualise les moyens sans mutualiser les identités. Coopération ne signifie pas nécessairement uniformisation. Une coopérative peut produire du vin vivant sans sacrifier l’identité individuelle. Ici, la coopération ne gomme pas les différences, elle les fait émerger. Elle veille sur la liberté des hommes et des vins. Tel est l’heureux paradoxe d’Estézargues : c’est en travaillant ensemble qu’on exprime le mieux les lieux.

De la sorte, chacun est encouragé à produire les plus beaux raisins possibles, d’autant plus qu’aucune correction en cave ne sera permise. Chacun peut goûter à l’identité de sa terre, ce qui est une évidente source de fierté et de motivation. Quand vos raisins rejoignent ceux de vos voisins, vous avez moins de raisons de chercher à tirer le meilleur de vos vignes.

Quant aux vins, ils sont effectivement d’un rapport qualité/prix épatant. Les rendements sont maîtrisés et le travail en cave soigné, tandis que les terroirs ont largement fait leurs preuves. Voici des jus à haute buvabilité, qu’il faut partager. Des vins qui ne demandent pas qu’on les analyse avant de les aimer. Ils n’ont rien à prouver, ils donnent sans compter.

Les rouges sont francs, généreux et gourmands. Leurs touchers de bouche sont élégants, avec des tanins polis. La cave cherche à éviter la surextraction : infusions de deux à quatre semaines avec de légers remontages quotidiens, mais pas de pigeage.

Ensuite, un rosé « vineux » qu’on serait curieux de goûter après quelques années de garde. Et puis un blanc qui vaut beaucoup mieux qu’un « petit vin d’apéro sans prétention » : ample, savoureux, avec du caractère et laissant une surprenante sensation saline sur les lèvres.

Enfin, l’inénarrable Carambouille, ni rosé ni rouge, ou mi-rosé mi-rouge. Fluide et intense à la fois. Un vin qui donne envie de se réunir et de trinquer. Le vin coopératif par excellence. Carambouille est peut-être la bouteille qui résume le mieux l’esprit d’Estézargues : indisciplinée, joyeuse et impossible à enfermer dans une case.

Et s’il ne fallait retenir qu’un vin en-dehors de ceux goûtés aujourd’hui, ce serait peut-être Granacha, cuvée « coopérative » réunissant une sélection des plus belles parcelles de vieilles vignes de grenache.

Les Vignerons d’Estézargues, ce sont tout de même 555 ha de vignes (dont 535 de cépages à raisins noirs) pour environ 22 000 hl de vin par an. Il n’est donc pas rare de croiser leurs flacons aux étiquettes audacieuses et colorées. Si cela vous arrive, n’hésitez pas : goûtez à ces jus sincères, identitaires, sans fioriture, spontanés mais pas simplistes, détendus mais pas légers.

Si, comme moi, vous considérez que le rapport qualité/prix ou plaisir/prix est une composante décisive de la valeur d’un vin, vous passerez forcément un moment délicieux. À Estézargues, vous trouverez de quoi boire heureux.

La démocratisation du vin naturel passe peut-être moins par de longs discours que par des bouteilles à 8, 10 ou 12 euros, non réservées aux portefeuilles bien portants.


* Vous pourrez ainsi goûter non pas des vins des Vignerons d’Estézargues, mais des vins des domaines de Périllière, de la Coudette, de la Montagnette, de Pierredon, de Sarrelon, d’Andezon, Les Genestats, Grès Saint-Vincent ou des Bacchantes.


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