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Bu
4 4 min read

Kambyum, Chaosmos 2023

→ Un vin de passage

→ Bu les larmes aux yeux

→ Sa signature : la fraîcheur fruitée et la gourmandise

→ L’émotion dominante : la nostalgie


12 mai 2026, je découvre ce message qui sonne comme un coup de poignard : « Kambyum, c’est fini ». Vincent Christophe annonce la fin de l’aventure. Le métier de vigneron est difficile. La passion ne suffit pas toujours. Chaque paysan qui renonce emporte avec lui une manière singulière d’habiter la terre. Et c’est un peu de malheur qui s’ajoute au marasme du monde.

Vincent explique ce qui le pousse à renoncer : « la pression foncière et les contingences des paysans locaux, mieux vaut être Bernard Arnault que de faire des bulles par ici ». Le romantisme du métier s’effondre parfois contre les murs très concrets de l’économie. Nous sommes pourtant dans le Luberon, pas en Bourgogne… Imaginons les défis que doivent relever les néo-vignerons lorsqu’ils décident d’embrasser cette vocation merveilleuse sans hériter d’un beau patrimoine de vignes familiales.

Le drame du vin contemporain est peut-être là : la terre vaut désormais davantage comme placement qu’en tant que paysage nourricier. Le monde contemporain célèbre les marques, mais épuise ceux qui fabriquent encore des choses authentiques et sincères.

Rendons hommage à ces aventuriers des temps modernes qui osent se lancer dans l’aventure du vin nature. Vincent se revendiquait plus exactement des « vins libres ». Et il n’est pas de vin libre sans vigneron libre, sans vigneron audacieux, intrépide et… un peu fou. Le vin vivant n’est pas seulement fragile dans la bouteille ; il l’est aussi humainement et économiquement. Derrière les jus lumineux se cachent souvent des corps fatigués et des nuits inquiètes.

Il me reste une bouteille de Chaosmos, macération courte de grenache sans intrants, sans sulfites ajoutés, affichant 12,5 % d’alcool — oui, c’est possible ! Je ne pouvais que la déguster avec émotion, en songeant à Vincent et à tous ces paysans qui se battent pour que le monde ne devienne pas un sinistre désert de saveurs uniformisées.

Les circonstances rendent cette dégustation forcément émouvante. Mais, au-delà du symbole, le vin est réussi. Le flacon en verre non teinté révèle une robe mystérieuse, façon sirop de grenadine, crépuscule du rosé ou aube du rouge. Un vin de seuil, suspendu entre apparition et disparition, hésitant entre le rosé, le rouge et quelque chose d’indéfinissable.

Nez fruité, sans fard, oscillant entre agrumes et fruits rouges. Bouche croquante, gourmande et coulante, des gorgées de fraises et de fleurs. C’est juteux à souhait, avec une longueur insoupçonnée, une digestibilité très appréciable et une fraîcheur qui ne relève pas de la technique, mais de l’élan vital.

Kambyum s’en va par la grande porte, celle de la poésie liquide et du serment dionysiaque, de l’hommage à la nature et à l’artisanat. Vincent a longtemps été praticien en médecine douce et thérapies manuelles, avant de dédier son savoir et son énergie à un nouveau patient : la terre. Entre pratiques minimalistes et traitements à base d’homéo-plantes, il n’aura pas ménagé ses efforts pour permettre à la vie de s’épanouir.

La confiance accordée à la nature n’est-elle pas le secret des meilleurs vignerons, ceux qui nous offrent des vins d’émotion ? Comme le résume Vincent sur son site web, « aucune poudre magique pour conjurer les peurs… juste de la présence, de la patience et de l’énergie ».

Gageons qu’il ne manque pas de projets pour le futur. Et espérons que ses 4 hectares de vignes, nichés au pied de la face nord du Luberon, continueront, d’une façon ou d’une autre, à abreuver les assoiffés de vins vivants.

Le métier de vigneron est captivant lorsqu’il vous rend le plus intime des merveilles de la terre, de la vie, de la nature. Mais le monde des hommes est ainsi fait que, même avec une vocation profonde et sincère, on peut se demander où l’on va, quel est le sens, et si tout cet engagement en vaut la peine. Vincent Christophe conclut ainsi son message d’adieux : « Quand 80 % de ton temps consiste à gérer des problèmes, tu n’as plus trop la tête à contempler la beauté de ta production… Bref, merci les amis, les fous, les troués fêlés, les anarchos, les bourgeois, les cons, les chouettes, les gens… Je vous aime ! ».

De nouveaux paysans choisissent la vigne comme d’autres choisissaient autrefois le monastère ou la mer. Faire du vin vivant dans le monde actuel exige davantage de foi que de rationalité, un sens des priorités peu commun. C’est ainsi qu’on peut travailler sans certitudes, mais avec une intensité que les grands empires du goût ont perdue depuis longtemps.

Certains vins survivent moins dans les caves que dans la mémoire émotionnelle de ceux qui les ont bus. Kambyum vivra !

Bu est la rubrique des petits billets dans lesquels le vin est vécu autrement, de façon sensible et débridée. Ces textes sont en accès libre pour tous.

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