Bu est la rubrique des petits billets dans lesquels le vin est vécu autrement, de façon sensible et débridée. Ces textes sont en accès libre pour tous.
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→ Un vin de table
→ Bu avec un filet de canard à la plancha
→ Sa signature : l’intensité juteuse
→ L’émotion dominante : la déstabilisation
Inebriati signifie « en état d’ébriété », en occitan. C’est le nom qu’a choisi Victor Beau afin de baptiser son domaine situé aux portes des Cévennes. Ce vigneron de garrigues produit des vins réputés pour leur digestibilité et leur pureté, loin des vieux standards languedociens.
La cuvée Drya est principalement composée de syrah et complétée de cinsault et de grenache. Puisque le terroir importe autant que les cépages, n’oublions pas de préciser que les vignes reposent sur un sol argilo-calcaire.
Ce pic-saint-loup est un vin du Sud qui regarde vers le Nord. Il désarçonne par ses hésitations : on sent la chaleur du Languedoc, puis une fraîcheur de syrah septentrionale. On passe sans cesse de la puissance solaire à la jutosité des vins d’altitude. Il est gourmand puis, soudain, devient sévère. Il paraît digeste, puis presque brûlant ; croquant, puis opulent ; aérien, puis terrien. Sacré caractère ! Cacao, notes confiturées, mais aussi fleurs à peine écloses et fruits frais.
Ces tensions ne s’opposent pas : elles cohabitent paisiblement. C’est un vin de friction, pas de confort. Il ne tranche pas, il embrasse les contraires. Il assume ses contradictions, gage de complexité. Cela contraste avec l’image classique que l’on se fait des vins du Languedoc comme vins de démonstration. Un vin méridional qui refuse la caricature solaire.
Un vin en mouvement et sans mode d’emploi. Un vin libre, donc légèrement indiscipliné. Il s’échappe dès qu’on croit le saisir. On ne peut pas le comprendre, et encore moins l’analyser. Tant mieux !
Dominent cependant la mâche, la concentration, et le fruit profond de la syrah. De quoi accompagner à merveille une viande grillée, sur une terrasse ombragée, quand le soleil se couche tard.
Quelle est la recette pour obtenir un vin ainsi vivant ? Biodynamie, poireaux et roquette sauvage dans les vignes, mais aussi cerisiers et amandiers, quelques vaches en pâturage. Ce n’est pas un vignoble, c’est un écosystème en fermentation. Pour des vins qui doivent autant aux arbres qu’aux hommes — avec Drya, Victor invoque les nymphes de la forêt de la mythologie grecque.
Côté cave, infusion en grappes entières, refus de tous les intrants, pas de filtration, micro-dose de soufre ajoutée à la mise en bouteille. La macération ne dure qu’une dizaine de jours. La concentration vient des jus, pas de l’extraction. Le vin n’est pas fabriqué, il est accompagné.
Pour l’anecdote, les outils de production sont partagés avec le domaine Beauthorey, qui n’est autre que celui de Christophe Beau, le père de Victor, l’un des pionniers de la biodynamie.
Victor défend la taille en gobelet, car les vignes sont plus libres et plus belles sans fils de fer. Bravo ! Chaque pied peut s’exprimer à sa manière. Et, du pied de vigne au verre de vin, tout n’est que continuité. Une vigne sans fils, comme une pensée sans doctrine.