Bu est la rubrique des petits billets dans lesquels le vin est vécu autrement, de façon sensible et débridée. Ces textes sont en accès libre pour tous.
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Cet hiver, à Saint-Jean-de-Muzols, sur la rive droite du Rhône, non loin de Tournon-sur-Rhône. Des vignerons ardéchois organisent une journée de dégustation collective : « Le nature en Ardèche ». Ils y proposent une opération spéciale : acheter un carton de six bouteilles mises à disposition par les vignerons participants et panachées au hasard. Les bénéfices vont à la solidarité agricole.
Je cède évidemment à la tentation et repars avec mon carton mystère sous le bras. Le soir, j’y découvre de belles surprises, notamment la cuvée Est Ouest des frères Ozil, vignerons du Sud de l’Ardèche dont je n’ai jamais encore goûté les blancs.
Thomas et Jean-Daniel Ozil sont installés dans le modeste et pittoresque village de Lagorce, au milieu d’une nature préservée et resplendissante, non loin de Vallon Pont d’Arc. Collines, forêts et garrigues : l’Ardèche à l’état pur. Ici, tout respire l’authenticité, de la cave creusée dans la roche, à côté du four à pain, au bureau installé dans l’ancienne porcherie. Une Ardèche sans folklore, brute, indocile. La nature n’y est pas un décor, c’est une autorité.
Dans la famille Ozil, on est viticulteurs depuis plusieurs générations. C’est en 2013 que nos deux « frangins vignerons », après s’être formés chez Gilles Azzoni, ont décidé de sortir de la cave coopérative afin d’élaborer les vins qu’ils aiment : proches du fruit et du terroir, grâce à la biodynamie et à une vinification naturelle.
L’architecture de cet Est Ouest 2023 nous fait perdre le Nord : un pressurage direct de grenache blanc, marsanne, sauvignon et viognier complété par une macération de roussanne et de muscat. Il en résulte un vin intense et complexe. Une très belle découverte !
Le nez gambade dans le verger, parmi les pêches, les abricots, les pommes, les poires et les raisins. Au sol, un parterre de fleurs blanches. Le volume est impressionnant, mais jamais écœurant car tempéré par des amers nobles et salivants, ainsi que par une minéralité classieuse.
14,8° d’alcool annoncés sur l’étiquette : ce jus n’est ni déséquilibré ni capiteux, il est intense, doté d’un gros caractère. L’alcool porte le jus sans l’alourdir, en faisant presque un vin de méditation, à savourer gorgée après gorgée. J’ai envie de dire bravo puis de me taire, de fermer les yeux et de voyager. Commenter devient presque indécent. L’expérience est tellement plus forte que l’analyse.
Bref, il y a tout dans ce canon des frères Ozil. Il ne manque ni de fraîcheur ni de corps. Si, une chose fait défaut — mais faut-il le dire ? — : un gros prix. 12 euros pour un nectar de grande expression, c’en est presque émouvant. Ici, l’élégance reste accessible et cela devient subversif.
Tant de vins ne valent par leur prix. Quelques-uns, à l’inverse, rivalisent de finesse tout en étant vendus à prix d’ami. C’est une joie d’œnophile immense que de faire leur connaissance. Dire que c’est un heureux hasard qui a placé ce beau vin blanc sur mon chemin… Le hasard, ce grand sommelier clandestin.
Est Ouest n’est pas du tout « funky », il ne cède ni aux sirènes de la sous-maturité ni à la tentation des déviances qu’il faudrait accepter tels des gages d’authenticité. Ce vin serait parfait pour convaincre l’amateur souffrant d’apriorite aiguë du fait que les vins nature ne sentent pas forcément l’écurie ou le verni à ongle. Sans aucun soufre ajouté, 100 % jus de raisin, ce vin est magistralement net et pur. Il balaie, sans discours, les caricatures accolées au vin nature. Une pureté qui ne doit rien à la technique et tout à l’exigence.
Il est de plus en plus évident que le Sud de l’Ardèche est un réservoir de « pépites », ces grands vins à petit prix chers aux œnophiles qui ne roulent pas sur l’or.