→ Un vin pur
→ Bu en bonne compagnie
→ Sa signature : la profondeur minérale
→ L’émotion dominante : la complicité
Parfois, l’accord entre un vin et un moment est merveilleux : l’un embellit l’autre ; l’autre embellit l’un.
Un week-end en famille à arpenter le vignoble bourguignon. Vosne-Romanée, un après-midi où nous sommes enivrés de soleil. Après nous être recueillis devant l’inscription « Romanée-Conti » gravée dans le muret bordant le climat où naît le vin le plus célèbre au monde, nous souhaitons nous désaltérer.
Nous nous arrêtons à La Cuverie de Vosne, bar à vin (entre autres) du domaine du Comte Liger-Belair. Nous avons soif de convivialité. Le sommelier est catégorique : « Dans votre cas, un vin s’impose : Anatole de Fanny Sabre ».
La minéralité rafraîchissante de ce jus, combinée à l’ombre de la terrasse boisée et délicatement ventée, nous offre un moment rare de détente et de délectation. Nous aimerions le prolonger longtemps. Mais la bouteille est déjà vide… Il y a des vins qu’on analyse puis qu’on zappe. Et d’autres qu’on remercie et qu’on garde en mémoire.
Dans l’univers des bourgognes blancs, Anatole est un peu l’anti-meursault*. Il est scintillant et parfaitement droit. Sa verticalité est une forme de sincérité. Pas de bâtonnage intensif, pas de boisage intempestif. Il possède cette énergie déliée et ce côté élégamment détendu propres aux vins naturels. Il ne fait pas dans le spectaculaire. C’est un vin juste. À rebours de ceux qui en font trop pour exister.
D’ailleurs, cette cuvée n’est pas un chardonnay de la côte. Elle provient de vignes d’aligoté, de chardonnay, de melon de bourgogne et de pinot blanc complantées au Sud-Est de Beaune, dans le secteur argilo-calcaire de Sainte-Marie-la-Blanche.
Sur un plan symbolique, c’est une ode à la diversité ampélographique oubliée de la Bourgogne. Là où la Bourgogne moderne a simplifié, ce vin réintroduit du multiple. Là où elle a discriminé et banni, il inclut et fédère. Une leçon de vie. Ce flacon lève le poing contre la tyrannie des cépages-rois.
N’imaginez surtout pas que ce vin serait simpliste. En chuchotant, il en dit bien plus que les vins qui crient. Il est tout en nuances exquises, agréablement citronné et floral, avec de premières notes d’évolution qui ajoutent à sa complexité. Une texture d’orfèvre. La sensation de pureté atteint des sommets. De fins amers vivifient le tout. La salinité est appétente.
Le verre se vide trop vite, beaucoup trop vite. Bien sûr, l’amateur de breuvages tout en opulence et en exubérance le trouverait léger à son goût. Pour ma part, j’estime que c’est de la grâce à l’état pur. On ne sent pas la main de la vigneronne ; on sent son retrait et son regard bienveillant.
À Pommard, depuis 2005 (elle avait alors 25 ans), Fanny Sabre vinifie des vins vivants parmi les plus élégants de la côte de Beaune. Formée par Philippe Pacalet, elle figure en bonne place dans la petite — mais dynamique et inspirée — famille des vignerons bourguignons refusant l’arsenal chimique et technologique de l’œnologie moderne.
Dès son installation, elle a engagé un travail exigeant dans les vignes, proche des pratiques biodynamiques. Comme beaucoup, elle considère que la clé est le travail à la vigne, les soins apportés à la terre, l’amour donné à la nature. Ses vinifications sont libres et justes, donnant des jus raffinés et distingués.
Je n’ai jamais goûté ses rouges, vinifiés en macération semi-carbonique. C’est à l’évidence une lacune dans mon CV ; et je vais m’empresser de la combler.
* Pour être juste, disons plutôt qu’Anatole est l’anti-meursault traditionnel.