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Coups de canon
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Domaine de Beudon – Plus près des étoiles

Le vin rencontré

Riesling x Sylvaner, par Marion et Jacques Granges-Faiss (domaine de Beudon)

Fully, Valais, Suisse

2007, müller-thurgau

Dégusté le 6 février 2026 à 14 h, jour racine, lune gibbeuse décroissante*

La culture : d’où il vient

Jamais viticulture héroïque n’a aussi bien porté son nom. Pour s’occuper des vignes du domaine de Beudon, il faut gravir des montagnes et atteindre le ciel, ou presque. Soit on accepte de monter dans le petit téléphérique privé, grinçant et chancelant, soit on choisit la randonnée sur un sentier très escarpé, en s’agrippant aux câbles de sécurité. Dans tous les cas, il faut avoir le cœur bien accroché et ne pas être sujet au vertige !

Vous devez absolument vous rendre sur le site web du domaine et regarder les photos de ces parcelles qui tutoient les étoiles, de ces vignes agrippées aux falaises de granit, entre les chênes pubescents, les pins et les châtaigniers.

Si près et en même temps si loin de l’agitation de la vallée du Rhône, en contrebas. Vue depuis le domaine de Beudon, la civilisation technicienne semble tourner le dos à la montagne, l’ignorer, presque la snober. Cela nous convient parfaitement, tant qu’elle ne cherche pas à l’investir…

Entre 750 et 900 mètres d’altitude, avec une déclivité atteignant les 30 %, ce petit vignoble fait partie des plus extraordinaires et spectaculaires qu’il m’ait été donné de voir. Un peu à l’ouest, coule un torrent. Une petite centrale hydroélectrique délivre l’énergie nécessaire au chalet et aux rares machines. On vit ici en quasi-autarcie.

C’est en 1971 que Jacques Granges-Faiss reprit ce projet de viticulture suspendue datant du début du siècle. Autodidacte nourri de lectures et d’expérimentations, il devint vite adepte de la biodynamie, incapable de comprendre comment certains pouvaient voir dans le sol une simple éponge à chimie. Il comprit le potentiel de ce coin de terre à l’écart de tout et notamment des pollutions qui ne s’arrêtent pas aux limites des cadastres.

Ici, il pourrait appliquer ses principes à l’abri des dérives de la civilisation techno-chimique. Pour lui, la biodynamie est indispensable à l’expression unique du terroir dans chaque bouteille de vin — la labellisation biodynamique date de 1992.

Les résultats furent à la hauteur de ses espérances : une biodiversité rare, des raisins débordant d’énergie, et des jus d’une grande finesse. Jacques cultiva également tout un tas de plantes médicinales. Son but ? Le bien-être et la santé de ses clients, ce qui n’est donc pas incompatible avec le métier de vigneron.

Il fallait aimer la nature plus que tout pour se lancer dans une telle aventure. Jacques y laissa même la vie : accident de chenillard en 2016. Marion, sa femme, poursuit son œuvre sur cette langue de terre haut perchée, ce paradis perdu. Les vins de Beudon sont toujours des vins de lieu qui délivrent d’infinies nuances**.

Au fait, pourquoi « Beudon » ? « Parce que c’est comme un ventre qui s’avance vers la plaine », expliquait Jacques. Partir du ventre et, des années plus tard, revenir au ventre : la boucle est bouclée.

La beauté : ce qui me plaît chez lui

Dans un reportage consacré à Jacques et Marion Granges-Faiss, des journalistes d’une grande chaîne de télévision française expliquent qu’ « ici, la passion l’emporte sur la raison ». Mais c’est tout le contraire ! Il n’y a rien de plus raisonnable qu’un vin naturel et biodynamique issu d’un vignoble de montagne, à l’abri des travers de la civilisation. Ce Riesling x Sylvaner nous le prouve.

Réglons cette difficulté sur le champ : ce vin est un 100 % müller-thurgau. Son nom vient du fait qu’on a longtemps cru que ce cépage principalement planté en Allemagne était issu d’un croisement de riesling et de sylvaner (des tests génétiques ont établi qu’il s’agit en réalité d’un croisement entre le riesling et la madeleine royale).

Je n’ai que rarement goûté de müller-thurgau, mais je connais sa modeste réputation — équivalente, peu ou prou, à celle du sylvaner, justement, mais avec d’autres griefs : on dit qu’il donne des vins plats et vulgaires, simples dans le meilleur des cas, à consommer jeunes***. Cela dit, si Jacques ou Marion Granges-Faiss étaient là, ils me diraient que « pour l’anecdote, le cépage, c’est du müller-thurgau ». Et ils insisteraient sur le terroir exceptionnel d’où les raisins sont issus.

Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela que l’étiquette évoque deux cépages alsaciens qui n’ont rien à voir avec ce vin et sans grand rapport avec le Valais : pour brouiller les pistes, parce que ce jus n’a absolument rien de variétal. Il est tout en finesse structurelle, sans arômes ostentatoires qui sautent au nez. C’est un vin de lieu — et quel lieu !

20 ans d’âge et frais comme un jeune homme. Ce vin m’épate immédiatement par sa relative jeunesse. Aurait-il oublié de vieillir ? Quand on goûte un vin blanc qui a passé près de deux décennies en bouteille, on a de bonnes raisons de craindre qu’il se soit endormi et qu’il ne se réveille jamais. Mais non, mon partenaire du jour est en pleine forme.

Pourquoi les vins du domaine de Beudon sont-ils aptes à une si longue garde ? Parce que ce sont des vins de lieu, issus de faibles rendements et de vignes en grande santé grâce à la biodynamie, parce que les levures indigènes procèdent aux fermentations, et parce que rien ne leur est retiré : ils ne sont pas filtrés. Ces raisins, si on les posait sur un étal à côté d’autres fruits issus de l’agriculture conventionnelle, mettraient beaucoup plus de temps à s’abîmer — sans conservateur !

On sent une certaine évolution, de la sagesse, une vraie maturité, mais quelques années de plus ne le dérangeraient pas. Il possède une personnalité bien à lui, certes, mais il n’est pas exubérant. La maturité poussée se combine à la fraîcheur de la montagne.

« Minéralité » n’est pas, ici, un mot galvaudé. Je sens que ce vin vient des entrailles des rochers. Le temps se combinant au terroir, j’ai l’impression de boire la sève des parois granitiques. Le fruit n’est pas en reste, encore frais d’ailleurs, mais je me concentre sur la texture. À ce niveau, l’authenticité de ce jus n’a d’égal que sa pureté ; et l’élégance le dispute à l’onctuosité.

C’est un coup de canon qui invite à la contemplation. Il faut absolument fermer les yeux et imaginer le domaine de Beudon agrippé à la montagne. Comme une envie d’hermitage…

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