La dégustation esthétique
La dégustation esthétique, telle que je la conçois, consiste à rechercher la beauté dans le vin, quel qu’il soit. L’enjeu n’est pas de le juger, mais de le rencontrer et de passer un bon moment en sa compagnie. Le goût d’un vin est entièrement contenu dans ce que notre sensibilité est capable d’y découvrir. Sa beauté n’est pas une propriété objective, mais le fruit d’une relation.
Voici donc une dégustation positive et subjective : nous nous focalisons sur ce qui nous est agréable et nous procure du plaisir ; et nous ne parlons, si le cœur nous en dit, que de cela. Chez les vinosophes, on n’attaque jamais un vin, on lui cherche des qualités, même modestes. Un vin mérite toujours au moins une chance d’être aimé.
Critiquer un vin est facile ; découvrir ce qu’il a à offrir d’intéressant, malgré ses limites et ses travers, demande plus de délicatesse. La dégustation véritable commence quand cesse la tentation de juger trop vite. Dans le pire des cas, on s’abstient de tout commentaire ou on se contente d’un sobre « c’est bien fait » — s’il s’agit d’un vin trop technique, trop classique, sans aucun caractère particulier.
Le parfait hédoniste
La dégustation esthétique est aussi une philosophie de vie : en toute situation, rechercher la beauté, se concentrer sur les plaisirs possibles, accessibles, sur ce qui est là plutôt que sur ce qui est absent, se détourner de tout ce qui fait de la peine. Quand une bouteille est ouverte et qu’on vous offre un verre, il faut le boire. Autant en tirer un maximum de positivité, donc trouver quelques raisons de se réjouir et de passer un bon moment, faire de cet instant du temps gagné et non du temps perdu, du temps libre et non du temps contrarié, un temps de présence pure, dans une veine hédoniste.
Cela présente un intérêt pratique : lorsque des amis, des parents ou des vignerons vous servent un vin, vous pouvez difficilement dire, tel le roi des snobs, « je ne veux pas de ce vin-là », « ce vin ne me plaît pas », « ce vin n’est pas à ma hauteur » ou « la prochaine fois, je viendrai avec ma propre bouteille ». Il vaut mieux y chercher quelque qualité et faire abstraction de tout ce qui est trop ordinaire et trop technologique.
Bien sûr, ce n’est pas évident quand ce vin vient de sols morts, a été traumatisé par les interventions des chimistes ou est simplement le fait d’une grande maison sans vigneron et sans âme. Mais il faut au moins essayer. Humilier le vin afin de se grandir soi-même n’est pas la solution. Il n’y a que dans certains vins défectueux, vraiment déséquilibrés ou trop technologiques qu’il n’y a strictement rien de bon à retirer — cela concerne avant tout les vins industriels.
« Le parfait hédoniste, enseignait Aristippe de Cyrène, est celui qui est capable de s’adapter au lieu, au moment et aux circonstances, qui envisage toujours le bon côté des situations qui se présentent, qui sait jouir des plaisirs que procurent les biens présents et qui ne se donne pas la peine de poursuivre la jouissance de ceux qu’il n’a pas ou qui sont trop difficiles à obtenir ».
Donner de l’amour au vin
L’amateur, au sens étymologique, est celui qui aime. Avant d’être un connaisseur ou un spécialiste, il est un être sensible, ouvert à l’émotion et à la surprise. Dans le monde du vin, le véritable amateur n’est pas celui qui accumule les notes et les analyses, mais celui qui se laisse toucher par le vin, spontanément. Il est celui qui goûte avec le cœur avant de juger avec l’esprit. On n’entre vraiment dans le vin que par l’amour. Ainsi compris, il n’est pas aisé d’être un amateur. On peut être un grand expert et un piètre amateur.
Inspirons-nous de la tradition zen. L’amour bienveillant compte parmi les quatre états d’esprit à cultiver selon le Bouddha*. Il s’agit de développer la capacité du mental et du cœur à incliner plus souvent dans sa direction, en particulier dans les moments difficiles tels que la dégustation d’un vin technique sans personnalité, semblable à des milliers d’autres. L’amour bienveillant permet de contrer la frustration et plus généralement l’insatisfaction.
La pratique de cette forme de méditation permet de pacifier le rapport aux instants difficiles ou douloureux. Il suffit — mais, comme toujours en la matière, le principe est beaucoup plus simple que la pratique — d’observer ces états colériques, chagrins ou toxiques, de les connaître sans jugement, en toute sincérité. Alors ils s’atténuent jusqu’à disparaître et l’amour bienveillant prend leur place. Ce qui compte, ce sont donc les sentiments d’amour, d’acceptation et de bonté, au-delà de tout jugement. Voici un remède contre la négativité, la critique et la haine de soi et des autres, un élixir de tolérance. Tous les vins ne peuvent pas être purs, naturels, vivants. Il faut l’accepter et comprendre qu’ils ne sont pas pour autant imbuvables.
Ensuite, parce que la capacité à aimer est infinie — l’amour est par nature illimité et inépuisable —, on en vient à inclure de plus en plus de personnes et de choses dans le champ de son amour. C’est un tel état d’esprit qui doit animer la dégustation esthétique, forme de dégustation méditative et hédoniste. On peut partir d’un verre de syrah à l’eau de rose et finir par aimer tous les vins, mais aussi ses voisins, son quartier, sa région, son pays et le monde entier, toute vie animale et végétale, la biosphère dans son ensemble, le cœur s’étant habitué à inclure et non plus à exclure, à intégrer et non plus à rejeter, à accepter et non plus à ignorer.
À partir d’un verre de gamay nature, aussi authentique que sympathique, on arrive à étendre la portée de son cœur au point de changer sa vie, d’incarner la sagesse et la compassion en même temps que la libération des conditionnements et du conformisme. On jouit du bonheur simple d’être en vie.
Être là
La méditation en pleine conscience permet d’accéder à l’expérience de l’instant présent tel qu’il est, en laissant de côté ce que nous aimerions qu’il soit, avec un cœur et un esprit ouverts. Elle fait pivoter le paysage mental du dégustateur en l’orientant vers une reconnaissance, sinon une pleine acceptation, des choses telles qu’elles arrivent.
Chacun, à tout instant, peut entrer en contact avec sa propre beauté, au-delà des étiquettes, des formes et des normes, loin des apparences, à mille lieues des goûts et des dégoûts, du bon et du mauvais, du bien et du mal. On apprend ainsi la paix et la tolérance, l’ouverture et la compassion, l’amour et l’amitié, la sagesse et l’humanité.
La pleine conscience est une occupation continue du paysage du présent, au-delà de la condamnation à aimer et à ne pas aimer et à suivre des schémas de pensée préétablis et destructeurs. Qu’on m’offre à déguster un verre de poulsard naturel, élégant, distingué et détendu, ou bien un verre de jus de raisin dopé aux levures en sachet, enrichi en acides, en sucres, en moût de raisin concentré et en carboxyméthylcellulose, aplati à grand renfort de soufre et filtré jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un squelette aqueux, l’instant présent est là et il faut le cueillir.
La méditation permet d’être présent, disponible, joignable, quand nous nous tenons si souvent à l’écart parce que nous avons l’esprit préoccupé, parce que nous ruminons, parce que nous cogitons. Y compris dans une dégustation esthétique, l’égocentrisme doit céder face à l’instant à vivre, puis au suivant, puis au suivant, puis au suivant, et ainsi de suite.
Et vivre mieux
Pour Jon Kabat-Zinn, « la méditation est une façon de s’adapter aux circonstances dans lesquelles on se trouve, à n’importe quel moment. Si nous sommes la proie des préoccupations de notre esprit, nous ne pourrons être présents d’une manière adaptée. Tout ce que nous dirons, ferons ou penserons sera accompagné d’une intention quelconque, même si nous l’ignorons. […] C’est le non-attachement, et donc la claire perception, ainsi que la volonté d’agir de manière adaptée aux circonstances, quelles qu’elles soient, qui constituent cette façon d’être que nous appelons méditation »**.
Ce qui compte, ce n’est pas le contenu de l’expérience, mais la capacité à en être conscient. On ne cherche pas à atteindre une destination précise. Cette absence d’attentes, ce défaut d’objectifs, ce vide de résultats sont sources de tranquillité, de compassion et de sagesse. Jon Kabat-Zinn poursuit : « On ne peut se changer ou changer le monde qu’à la condition de s’écarter un instant de son propre chemin, de s’abandonner et de permettre aux choses d’être telles qu’elles sont déjà, sans rechercher quoi que ce soit, en particulier des objectifs produits par sa pensée ».
Finalement, par l’amour du vin et par la dégustation, on apprend à vivre mieux. En cela, la vinosophie est une philosophie de l’existence, une école de la vie. Le vin devient un exercice de sagesse. Une dégustation réussie est une petite victoire contre la banalité du mal et contre l’absurdité du monde.
* Ces pratiques sont appelées « demeures célestes ». Il s’agit, plus exactement, de l’amour bienveillant, la compassion, la joie altruiste et l’équanimité.
** J. Kabat-Zinn, L’Éveil des sens – Vivre l’instant présent grâce à la pleine conscience, 2e éd., trad. O. Colette, Les Arènes, 2014, p. 62.
*** Ibid., p. 65.
Ce texte est un extrait de mon livre La dégustation hédoniste.
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