Qui j’ai rencontré
Rotenberg – La Colline rouge, par Jean-Michel et Mathieu Deiss (domaine Marcel Deiss)
Alsace
2018, riesling, pinot gris
Dégusté le 11 mars 2026 à 20 heures, jour feuille, dernier quartier, ciel couvert et légère pluie
La culture : d’où il vient
La famille Deiss et Vinosophia, c’est toute une histoire. Les vins du domaine Deiss et du Vignoble du Rêveur m’inspirent et m’accompagnent depuis longtemps*. Aujourd’hui, aucune famille vigneronne n’est aussi bien représentée dans ma cave. Toutes leurs cuvées possèdent des personnalités et des histoires singulières. Et les valeurs qui guident leurs choix — s’agissant du travail à la vigne, de la vinification, mais aussi de la dégustation — sont totalement vinosophiques. Je bois leurs paroles autant que leurs vins.
Rares sont ceux qui ne laissent personne indifférent tout en faisant l’unanimité. Jean-Michel Deiss est de cette trempe-là. Il s’est imposé tel un pionnier puis un éminent ambassadeur de la complantation** et des vins de lieu, mais aussi de la biodynamie, de l’agroforesterie et de la dégustation géosensorielle. C’est pourquoi il fait partie des vignerons heureux que je cite le plus régulièrement dans mes livres. Sa vision du vin et des hommes du vin est passionnante. Et son fils, Mathieu, poursuit admirablement son œuvre. Ils savent depuis longtemps que, là où les vins techniques se décrivent, les vins naturels se vivent, qu’un grand vin demande moins des commentaires qu’une présence en pleine conscience.
Reconnaître les cépages ? Cela les fait doucement sourire. Bien sûr, l’Alsace a longtemps dérivé vers les continents mondialisés des vins de cépage, donc des jus formatés, mais, aujourd’hui, on comprend qu’un vin digne de ce nom est le fruit d’une terre, d’un sol, d’un climat, de la vie dans toutes ses composantes, et que le cépage n’est qu’un intermédiaire qui, pour bien faire, doit s’effacer. Le raisin est l’instrument et le terroir est le musicien. Les vins de Jean-Michel et Mathieu Deiss sont des vins de terroir — donc aussi des vins de temps, car plus le temps passe et plus le terroir s’exprime dans le vin, notamment grâce à la minéralisation.
Voici un domaine à la réputation désormais mondiale, mais qui a su conserver un charme vaguement folklorique. Les cigognes ne sont jamais bien loin. Des vignerons exemplaires par leur amour de la vie, par leur attention au bon alignement des astres, par leur attachement à la viticulture paysanne pré-phyloxérique — « quand l’homme accompagnait la plante sans être un prédateur de la nature », dit Jean-Michel —, par leur refus des modes lorsqu’elles mènent à la chimie ravageuse ou aux rendements d’usine.
Et puis les Deiss sont installés à Bergheim, à la frontière entre Bas-Rhin et Haut-Rhin, à une petite dizaine de kilomètres de ma ville natale : Sélestat. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’ai été biberonné au vin d’Alsace, mais presque… De l’edelzwicker à l’auxerrois, j’en ai bu, de l’alsace. Et je continue, surtout quand mon père allume le four à pain et prépare de succulentes flammekueches au munster. Ou quand il concocte un incomparable baeckeoffe.
Bref, d’où vient ce vin, c’est d’où je viens. Je suis donc très attaché aux vins d’Alsace en général — d’autant plus qu’il s’agit de la région des vins blancs de macération — et aux vins des Deiss en particulier.
Ce Rotenberg (« colline rouge », en référence à la couleur du sol riche en fer) est issu du microclimat le plus chaud et le plus précoce de Bergheim. Un lieu torride et surexposé. Le calcaire jurassique est ici le roi et imprime sa marque dans le vin. Celui-ci est donc le fruit du soleil et de la pierre. Goûtons-le.
La beauté : ce qui me plaît chez lui
La gourmandise le dispute à la complexité. Que demander de plus ? Il parle à la fois à l’enfant, à l’adolescent et à l’adulte qui sont en moi.
Son empreinte minérale est ce qui me marque avant tout. La mémoire géologique du vin est très présente. Cette sensation de pureté évidente impossible à décrire, qui revient souvent — mais pas toujours — lorsque le vin conjugue nature et patience. Le jus est aérien et rafraîchissant sans être tranchant. Il est tendre, avec quelques grammes de sucres résiduels bien présents, et c’est cette minéralité qui l’équilibre avec une délicatesse presque magique.
La profondeur minérale est donc son caractère le plus remarquable. J’y ajouterai l’harmonie lumineuse, la persistance vibrante et l’énergie solaire.
Voici un alsace plein mais pas lourd, généreux mais pas tapageur. Il est intense et ample, bien mûr et onctueux, avec des amers très délicats. Après huit ans de bouteille, son aromatique est complexe, alternant entre fruits jaunes, fruits secs, épices et champignons.
C’est évident : ce vin, ce n’est pas du riesling ni du pinot gris, c’est du Rotenberg ! Un lieu capable de transcender les raisins. Ceux qui nient l’importance et parfois même l’existence des terroirs ont sans doute été trop habitués aux vins techniques produits à partir de vignes à l’agonie.
Mon Rotenberg 2018 est digne d’un grand cru grâce à cette sensation minérale qui lui permet de s’élever très haut. La longueur en bouche, à la fois fruitée et saline, est magistrale. Je redouble d’attention après avoir avalé le vin, pour en profiter pleinement.
Le corps : ce qu’il me fait
Il remplit la bouche de façon assez impressionnante. Ce sont comme des vagues qui y déferlent, mais sans violence, sans tempête. Jean-Michel Deiss parle d’un vin « dansant ». Disons qu’il est semblable à des vagues qui dansent. Il a un côté éruptif. Peut-être aurais-je dû puiser dans le lexique volcanique plutôt que dans le maritime.
Il virevolte dans la bouche avec élégance, puis il se détend. En même temps, c’est comme si un puissant centre de gravité était situé au milieu de ma langue, autour duquel il tourbillonne, qui l’attire et dont il cherche à se défaire.
Je ferme les yeux. Dans ma tête, c’est l’été et tout est d’une douceur enfantine. Il fait chaud, mais sans excès. Il y a du jaune, beaucoup de jaune, et quelques lignes rouge sang. Tout est rond, sans angles droits et sans angles morts. La nature semble galvanisée et détendue. De la petite souris au papillon, tout le monde a trouvé sa place. L’infiniment petit est connecté au Grand Tout, au cosmos. L’invisible fait ressentir sa présence. Cette harmonie me donne le sourire. Je chantonne : « Deiss, Deiss, Deiss, Deiss ! Deiss, Deiss, Deiss, Deiss ! » Tous les petits êtres des alentours se rapprochent et entament une joyeuse farandole. C’est la fête de la vie.
Une sensation de pureté envahit mon corps. Je me sens bien. L’évidence se marie à la finesse. Je n’ai qu’à me laisser porter. Ce jus est nourrissant et apaisant — sans doute les effets conjugués du sucre et de la minéralité.
Une fois mon verre terminé, je me sens à la fois plus libre et plus heureux. Un vrai vin de vinosophe qui procure éveil, élan vital, sérénité et ouverture à soi. Je sens que ce vin est sain, qu’il provient de raisins en grande santé et dont les jus n’ont pas été corrigés ni enrichis, et pratiquement pas manipulés. Tels sont les grands vins naturels : ils goûtent l’évidence. Certes, il y a là de l’alcool, mais il y a aussi et surtout beaucoup d’éléments bénéfiques au corps et à l’esprit.
L’esprit : ce qu’il me dit
Sur le site web du domaine Deiss, les vins ne sont pas présentés sous la forme canonique « œil-nez-bouche », mais en termes de « paysage mental », « toucher de bouche » et « énergie ». Et nous sommes invités à les déguster dans le noir et le silence pour leur permettre d’exprimer toute leur subtilité, toutes leurs nuances.
J’écoute Rotenberg qui me parle : « Je ne suis pas un vin de calcul, pas un vin de mesure. J’attends de toi qui me goûte spontanéité et liberté. Ne cherche pas à me plaquer sur des grilles d’analyse, ne coche pas des cases, ne me mets pas dans des tiroirs. Moi, on ne me classe pas, on ne me note pas, on ne me réduit pas à une équation. Et toi, tu n’es pas un élève. L’analyse dissèque ; l’intuition accueille.
Je ne suis pas un problème à résoudre mais une personnalité à rencontrer. Alors ferme les yeux, respire profondément, laisse-toi aller. Passe-toi de mots, oublie les certitudes. Tu ne peux pas me comprendre avant de me goûter.
Ton intuition gambade joyeusement, ton imagination joue à mon jeu. Tes pensées ne te troublent plus. Il n’y a que toi et moi. Il n’y a que nous. Personne à qui parler. Je suis le centre de ton monde.
Maintenant, que vois-tu ? Tu me vois enfin, nu, sans masque. Mais c’est aussi toi que tu découvres. Et nous nous comprenons sans mots. Finalement, je ne suis qu’un miroir qui te permet de comprendre qui tu es. Tout vin est un reflet liquide dans lequel chacun perçoit sa propre sensibilité et, plus encore, sa propre moralité.
Celui qui vient au vin avec des attentes et des aprioris goûte ces attentes et ces aprioris. Et il gâche le vin.
Car le goût n’est jamais seulement dans le verre. Il est dans l’instant, dans celui qui boit, dans l’autonomie de l’homme et dans celle du vin. Dans les intentions. Boire est un exercice de liberté ».
La convivialité : pour aller plus loin ensemble
Rotenberg 2018 est un vin de méditation : on se laisse porter par le sucre et élever par la minéralité. Et un vin de dégustation : on pourrait passer un très long moment à explorer toutes ses nuances. C’est aussi un vin de lieu à la grande portée gastronomique. Je l’imagine côtoyer avec bonheur un curry thaï crevettes-mangue-citronnelle ; ou un poulet rôti à l’ananas et au gingembre. Et puis il se marierait à merveille avec tous les fromages ou presque.
J’accorderais également ce vin à ces mots empruntés à Henri Bergson : « L’intuition est la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et d’inexprimable » — ou bien à cette pensée de Ralph Waldo Emerson*** : « Ne va pas là où le chemin peut mener. Va là où il n’y a pas de chemin et laisse une trace ».
En revanche, après toutes ces années passées en bouteille, et sachant les efforts qu’il a fallu pour qu’il devienne ce qu’il est, il serait dommage d’ouvrir ce vin lors d’un apéritif sans façon au cours duquel les convives boivent en discutant, goûtent sans vraiment y penser, l’attention accaparée par diverses sources de distraction. Certes, ce vin est gourmand. Mais il est aussi tellement plus que ça.
Enfin, n’oublions pas que Rotenberg, comme tous les vins, n’aime ni avoir froid ni avoir chaud. Sa température de dégustation idéale, quand le jus n’est ni pétrifié ni alourdi et qu’il s’exprime de façon débridée mais pas tapageuse, c’est 10°C. On gagnera donc à le servir aux alentours de 8°C puis à l’apprécier tranquillement, sans précipitation.
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* La première cuvée ayant servi à expérimenter la dégustation hédoniste-sensuelle fut Artisan du Vignoble du Rêveur (une macération d’une dizaine de jours de 60 % de pinot gris et de 40 % de gewurztraminer). Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle offrit de belles émotions aux participants.
« Pour qu’un terroir s’exprime pleinement dans le vin, il importe que les ressorts intimes qui lient pour chaque lieu le sous-sol, le sol, le ciel, les plantes et le paysan soient libérés des causalités techniques simplistes, des conformismes routiniers et par-dessus tout des classifications caricaturales des Lumières ». Voici ce qu’on peut lire sur le site web du domaine Deiss. J’ai presque envie de ne rien ajouter…
Et de laisser s’exprimer les Deiss, en ambassadeurs de la vinosophie : « Considérer le sol comme un simple support, apporter engrais et désherbants, utiliser la phytopharmacie de synthèse, viser des rendements pléthoriques impacte gravement la durabilité du vignoble, utiliser un machinisme de plus en plus sophistiqué, tout ceci est incompatible avec l’expression du terroir et l’honneur du vigneron. Nous devons tout au contraire retrouver la posture du paysan humble, économe de ses faibles forces, observant infatigablement les rythmes naturels, connecté à son environnement proche et lointain, trouvant localement compost et tisanes, avec une posture bienveillante qui permette à l’environnement de donner, sans rupture des équilibres, une récolte légitime, juste et soutenable, une récolte de haute valeur énergétique ».
** Jean-Michel Deiss explique notamment que « les dernières études mettent en lumière les ressorts de la communication entre les plantes. Il convient de comprendre la plante comme un être vivant : c’est-à-dire qu’elle communique avec ses semblables, dans un langage qui lui est propre (exsudât racinaire, sécrétion d’hormones etc). Ainsi, je suis persuadé qu’une complantation est une “grande famille”, qui vit ensemble, communique ensemble, et finalement possède un comportement de groupe qui surpasse le comportement qu’aurait individuellement chacun des cépages (ce qui se passe quand un cépage est planté tout seul, ou entouré de… lui-même (clones)). L’idée d’un terroir en harmonie avec les vignes qui y grandissent, et qui marquerait donc la “famille”, prend alors tout son sens ! ».
*** Ralph Waldo Emerson (1803–1882) fut un essayiste et poète américain qui prôna l’autonomie spirituelle, la liberté intellectuelle, la confiance en soi et l’harmonie avec la nature.
Qu’est-ce qu’un coup de canon ?
Cette rubrique est consacrée à mes dégustations hédonistes, à mes rencontres vinosophiques, à mes jus vécus. Pour entrer dans l’intimité d’un vin et lui accorder le temps et l’attention qu’il mérite, je déguste seul, détendu et concentré. Autant que possible, mes sens sont en éveil et mon esprit est disponible, sans attente et sans apriori esthétique. Éthiquement, en revanche, je n’oublie jamais qu’on goûte autant des valeurs que des saveurs.
Je suis assis, les volets sont fermés et la seule source de lumière est la flamme d’une bougie. Je déguste dans un verre très évasé (le Skyline 81 cl de VD Glass) dont la forme permet de capter toutes les nuances et tous les reflets de la robe, d’en saisir la promesse. Cela ouvre l’appétit poétique et philosophique.
Mon smartphone est éteint et abandonné dans une pièce voisine. Je prends des notes avec un carnet et un crayon, à la lueur de la bougie. Un fond de musique zen (sans paroles, avec des sons rappelant les grands espaces, la mer, le soleil, la nature sauvage et luxuriante) rend mon environnement encore un peu plus propice à la méditation.
Je me focalise sur le goût du vin. Je ne le grume jamais. Et je le hume dans un second temps seulement. Si possible, je le bois. Je ne suis pas un goûteur-cracheur. Cracher casse la dynamique, nuit à la relation goûteur-goûté. Je ferme les yeux le plus longtemps possible. Et je redouble d’attention en appréciant la longueur en bouche. Mes outils de vinosophe sont alors l’intuition, l’imagination, la conscience et l’émotion.
Le but n’est pas de dire « ce vin est bon », « ce vin est frais et fruité » ou « ce vin vaut 93,5/100 », mais « voici ce que ce vin fait à mon corps, à mon cœur, à mon âme et à ma vie », loin de tout militantisme gustatif, de toute essentialisation et de toute morale. La dégustation est une expérience personnelle, d’approche profane, sans catéchisme. C’est un vécu imprévisible à laisser advenir par le lâcher-prise et l’attention sans attente.
Les « coups de canon » ne décrivent pas les vins. Ils ne les analysent pas. Ils racontent des rencontres dont procèdent des vérités contingentes, subjectives et provisoires. Mais si celles-ci vous donnent envie de vivre ces vins à votre tour — ils le méritent —, alors la vinosophie et l’hédonisme marquent un point contre l’analyse et la technique.
Bien sûr, seuls sont évoqués ici les canons qui sont parvenus à stimuler mon corps, à toucher mon cœur ou à illuminer mon esprit. Je n’évoque pas ceux qui m’ont laissé de marbre, même si j’ai pu les juger « bons » ou « bien faits ». Si un vin me déçoit parce qu’il me semble technique, stressé, bridé, maquillé, défectueux (ou bien plein d’avenir mais goûté trop jeune), bref s’il ne m’inspire pas, alors il n’est pas chroniqué dans Vinosophia.
