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Le peuple du vin
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Un verre de vin par jour est bon pour la santé

Entre « janvier sec » et hygiénisme omniprésent, l’art de vivre à la française est menacé par la bien-pensance. La France gagnerait beaucoup à ne plus lutter contre elle-même. Alors que l’épidémie de stressite fait des ravages, un verre de vin par jour est un parfait exhausteur d’existence — à condition que le jus bu soit rempli de vie, qu’il ait de la conversation, qu'il permette de s’évader de ce monde absurde.

Il est temps de « remettre la France au goulot », comme le chante une cuvée du domaine De Vini. Le bon vin est politiquement incorrect. La France est devenue, devant le monde ébahi, la référence en matière de diabolisation du vin. À tel point que le célèbre magazine Decanter pouvait titrer, à la fin des années 2000, France, Where the Wine is Damned. Notre pays, adepte du masochisme national, renie la culture du plaisir qui fut jadis sa grande force. Elle tourne le dos à un certain art de vivre qui faisait hier encore tout son prestige, qui la faisait rayonner aux yeux du monde entier.

Une illustration ô combien symptomatique : le 8 novembre 2023 se tenait la première « Journée internationale de la consommation modérée de vin », une initiative de l’association européenne Wine in Moderation (WiM). Le but, légitime entre tous, était de promouvoir une consommation raisonnable et responsable de vin, avec un slogan que l’on ne peut qu’approuver : « Le plus grand vin ? Celui dont vous vous souviendrez ». Selon le WiM, « la Journée du vin avec modération vise à souligner l’importance d’impliquer les consommateurs dans la culture, l’histoire du vin et, en retour, encourager les consommateurs à faire des choix responsables et à déguster le vin avec modération ». Cette journée a été célébrée partout en Europe, notamment en Italie et en Espagne. Quid de la France ? Elle a été interdite au motif qu’elle ne serait pas « Évin compatible ».

Notre pays gagnerait tant à ne plus lutter contre son propre art de vivre et contre les joies de l’existence. Il ferait mieux de les promouvoir, d’encourager la vie. Il ne serait alors peut-être plus le leader mondial de la consommation d’anxiolytiques, des produits dont on connaît encore mal les effets sur le corps et la santé. Le 8 novembre prochain, dénonçons les ravages de l’alcoolisme et du binge drinking tout en nous servant un bon et beau verre de vin !

Un verre de vin quotidien pour combattre le stress

Près d’un Français sur trois recourt régulièrement à des tranquillisants ou antidépresseurs afin de calmer ses angoisses, notamment liées au stress professionnel. Boire un bon verre de vin le soir avec discernement, notamment s’il s’agit d’un vin de philosophie ou de méditation, est certainement plus efficace tout en comportant des effets secondaires moins délétères. Pourtant, les ligues et associations bien-pensantes s’attaquent au vin et leurs membres ne sont pas les derniers à absorber ces anxiolytiques en grandes quantités, les frustrations de la vie quotidienne les touchant davantage que la moyenne de la population. En 2024, la santé mentale a été érigée en « grande cause nationale ». Commençons par boire un coup et cela ira déjà mieux.

Rappelons que, selon la définition de l’Organisation Mondiale de la Santé, « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Au vu de ces mots, le vin semble fondamentalement bon pour la santé tant il est favorable au bien-être mental et social, et même au bien-être physique, à condition d’être consommé avec modération. « La sensorialité est une ouverture humaniste bienheureuse pour nous aider à nous maintenir sur le chemin du bien-être », comme l’écrit Jacques Puisais.

Dénonçons la confusion vin-alcool

En France, la loi Évin du 10 janvier 1991 encadre rigoureusement les publicités en faveur du vin — il est notamment interdit qu’apparaisse un consommateur un verre à la main, ce qui oblige à une parfaite désincarnation pour un produit pourtant intimement lié à la joie de vivre. Cette loi empêche également que l’on procède à des dégustations à la télévision ou à la radio. La France du vin est recouverte d’une chape hygiéniste inspirée par un principe de précaution interprété de manière totalitaire : le moindre risque lié à une activité justifierait son interdiction pure et simple. Cela se traduit en termes législatifs par des textes qui ne prennent en compte que les risques d’abus et ignorent tous les bienfaits apportés à ceux qui consomment du vin de façon saine, éclairée et modérée.

Surtout, on assimile vin et alcool, ce qui est la pire des incompréhensions. Aimer le vin, ce n’est pas aimer l’alcool ; défendre le vin, ce n’est pas défendre l’alcool ; boire du vin, ce n’est pas boire de l’alcool. Pour faire la part des choses, les dégustateurs ont d’ailleurs l’habitude de goûter le vin et cracher l’alcool. Ce dernier, comme l’écrit Raymond Dumay, est « le grand cheval de bataille de la société industrielle, produit commercial pur, la plus grande valeur marchande sous le plus faible volume, il est le vin sans passé, sans morale et sans vocabulaire ». Dans Un singe en hiver, Jean Gabin lance à son interlocutrice : « Dis-toi bien que si quelque chose devait me manquer, ce ne serait pas le vin, ce serait l’ivresse ». Voilà le genre d’addiction qu’il faut combattre.

Mieux vaut mourir en ayant vécu

Au Canada, on se base sur un risque de 1/1 000 de développer une pathologie en lien avec l’alcool pour marteler les repères suivants : « 3 à 6 verres standards par semaine : risque modéré ; 7 verres standards ou plus par semaine : risque élevé ». Est-ce bien raisonnable de s’interdire à vie certains des plus grands plaisirs existentiels afin de se mettre à l’abri d’une chance sur mille d’en subir un contrecoup néfaste — et alors qu’il y a tant de dangers bien plus sérieux qui nous menacent ? À quoi sert-il de mourir de son vivant ? Cette logique échappe forcément aux vinosophes. N’est-il pas tout simplement malhonnête de qualifier un risque de 1/1 000 ou même de 1/100 d’ « élevé » ? Les autorités sanitaires affirment sans honte que « le vin est cancérigène dès le premier verre ». Ne devraient-elles pas s’enquérir plutôt de la malbouffe, du stress, de la sédentarité, des nuisances sonores ou de la pollution de l’air ?

Dans une étude publiée en 2018 dans The Lancet, des épidémiologistes, qui ont compilé les résultats de quelques 83 études médicales ayant porté sur près de 600 000 buveurs, « tirent la sonnette d’alarme » : le niveau de consommation sans risque ou presque est de 100 g d’alcool pur par semaine pour les femmes et les hommes (donc dix verres standards) ; au-delà, on diminue son espérance de vie de six mois en consommant de 100 à 200 g d’alcool par semaine (dix à vingt verres), d’un à deux ans avec 200 à 350 g (vingt à trente-cinq verres) et de quatre à cinq ans avec plus de 350 g. Cela ne vaut-il pas la peine de s’autoriser un petit moment de bonheur quotidien (un verre de vin vivant en écoutant sa playlist musicale préférée, par exemple), même si ce quotidien doit être amputé de quelques mois ? Il est difficile de suivre ceux qui font le choix d’une vie moins palpitante et moins jouissive mais un petit peu plus longue.

Buveurs de vin et buveurs de soda

Boire un verre, ce n’est pas s’engager sur la voie de l’alcoolisme. Ce dernier est l’exact opposé de la dégustation du vin en tant que produit hédoniste, culturel ou convivial. Comme l’écrit Michel Onfray (plus exactement le premier Michel Onfray, celui qui a écrit le Manifeste hédoniste, L’art de jouir, La sculpture de soi, La raison gourmande ou encore Le ventre des philosophes), « lutter contre tous les alcools équivaut à lutter contre tous les films sous prétexte qu’il existe un cinéma pornographique et interdire Ken Loach au nom de Marc Dorcel. Il faudra faire un jour l’histoire des civilisations qui ont prohibé le vin et interdit l’alcool. Une civilisation construite sur l’eau et dans laquelle les adultes boivent des boissons d’enfants, gazeuses, pétillantes et sucrées, mérite une analyse sémiotique et psychologique ».

Avant que l’hygiénisme et la culture de la culpabilisation ne nous envahissent, la France des Lumières perpétua longtemps la pensée de Voltaire « j’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé », ce qui n’était certainement pas contradictoire avec le fait de « boire un verre », bien au contraire. L’ivrognerie était condamnée, mais pas l’ivresse des poètes et des fêtards. On buvait même à la santé des uns et des autres.

Contre « janvier sec »

Le « janvier sec », symbole du triomphe de la culture de l’excès contre celle de la modération, et symptôme de l’oubli d’un certain art de vivre et d’une certaine exception culturelle, a tout faux car il nivelle tout : types de buveurs, occasions, boire ou déguster, vins et alcools forts, vins quantitatifs et vins qualitatifs etc. En outre, il ne s’adresse pas à ceux qui en ont besoin. On parle purement et simplement d’ « alcool », il n’y a plus rien d’autre que de l’ « alcool ». On nie la diversité, on oublie la modération, on refuse les plaisirs du goût, on ferme les yeux sur la richesse du patrimoine et de la culture. On nous promet une peau plus belle, une meilleure humeur, un sommeil amélioré, des performances au travail accrues, à condition de ne plus se servir le moindre verre d’alsace, de volnay ou de crozes-hermitage.

« Une idéologie nous menace, écrit André Comte-Sponville : le pan-médicalisme ; une civilisation tout entière centrée sur la médecine, qui ferait de la santé le souverain bien — et donc de la thérapie la seule sagesse ou religion qui vaille ». Face à la malbouffe, le conseil n’est pas de ne plus manger, mais de « bien manger », de « mieux manger ». Face à la mal-boisson, le conseil ne devrait-il pas être de « bien boire » ou de « mieux boire » ? Pourquoi, par exemple, ne pas choisir un cocktail sans alcool à l’apéritif, puis apprécier un ou deux verres d’un grand vin durant le repas ? Prohiber ou déconseiller la consommation de vin ou d’alcool en général, c’est renoncer à l’éducation et à la responsabilité au profit de l’infantilisation et des généralités aliénantes.

Contre les « vins » sans alcool

Quant au vin sans alcool ou désalcoolisé, il convainc difficilement. L’alcool, participant à la structure, à la « vinosité » (sensation de chaleur et de puissance), à la sucrosité, à l’onctuosité du vin, a beaucoup de goût. Il est un élément essentiel dans l’équilibre gustatif, se positionnant dans la balance en face de l’acidité et des tanins. Dès lors, il est difficile d’imaginer qu’un vin sans alcool ou désalcoolisé pourrait être équilibré et, par suite, agréable au palais. Brillat-Savarin notait ainsi que « l’alcool porte au plus haut degré l’exaltation palatale ». Le vin sans alcool ne vaut guère plus qu’un steak végétal, une quiche sans pâte, un jambon de dinde ou des pâtes sans blé. On lui préfèrera le vinot, soit la piquette originelle produite en faisant passer de l’eau de source dans les marcs afin d’en extraire le jus et les arômes résiduels. Le résultat est une boisson avec une faible teneur en alcool (entre 4 et 8 %), fruitée, légèrement effervescente et rafraîchissante. Aujourd’hui, les amateurs de vin redécouvrent les qualités uniques de la piquette. Mais encore faudrait-il que le législateur l’autorise.

L’abus d’abstinence nuit gravement à la santé

Les autorités sanitaires françaises recommandent de ne pas consommer plus d’un verre (10 cl) de vin par jour. En 1915, l’Académie de médecine avait invité les Français à ne pas dépasser la dose quotidienne d’une bouteille (75 cl). Si, longtemps, les abus se trouvaient du côté des agapes bachiques, ils se situent désormais parmi les abstinents et les tenants du « un verre mais pas deux ». Comme y invite le professeur David Khayat, ancien président de l’Institut national du cancer et ancien chef de service à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, il faut arrêter de se priver, déculpabiliser les plaisirs de la vie et notamment la consommation de vin, sous peine de mourir un jour sans avoir vécu. Bon vivant et ami des grands chefs, le professeur fustige une époque de plus en plus anxiogène à force de vouloir nier la mort : « La vie sans gras et sans vin, ça doit être long et pénible… ».

L’hygiénisme et la morale font partout des ravages. Pourtant, on peut douter que le stress qu’ils génèrent soit plus bénéfique à la santé que les voluptés qu’ils combattent et, comme le note Pierre-Yves Quiviger, « la physiologie n’épuise pas le champ médical et l’effet sur l’humeur d’un patient de son petit quart de rouge peut largement compenser la modeste nuisance pour son estomac ou ses reins quand il s’agit de considérer son état de santé général et même son espérance de vie ». La frustration entraîne un stress qui est délétère pour la santé des êtres humains. Ce stress intervient quand vous vous sentez coupable de vous amuser ou quand vous vous refusez certains plaisirs à court terme dans l’espoir de bénéfices à long terme. Or le stress a été identifié comme étant une cause de maladies cardiovasculaires, de maladies métaboliques et de cancers.

Préférons la fermentation à la distillation

S’il est vrai que toute forme de surconsommation est mauvaise, il faut distinguer les alcools issus de la distillation (et donc du travail de la chaleur) et les vins issus de la fermentation (et donc du travail des levures). L’impact sur la santé des uns et des autres est très différent, même s’ils possèdent tous de l’éthanol. Les qualités des vins vivants et de la vodka, par exemple, n’ont rien de commun. D’un côté, l’éthanol est la fin ; de l’autre, il est un produit accessoire. Le drame est que l’on étudie toujours les conséquences de l’alcool sur la santé et non ceux du vin en particulier.

Par ailleurs, l’effet du vin sur le corps humain n’est pas du tout le même selon que la consommation a lieu à jeun ou au cours d’un repas. Lorsqu'on boit à jeun, le passage entre l’estomac et l’intestin (le pylore) est grand ouvert et le vin arrive incontinent dans le duodénum. En moins de trente minutes, il traverse la paroi duodénale et gagne le sang. Si l’on boit du vin tout en mangeant, alors le pylore est fermé et le liquide se mélange au bol alimentaire. L’alcool met une à trois heures pour passer dans le sang. Surtout, les enzymes digestives capables de dégrader l’alcool sont stimulées, ce qui n’est pas le cas en cas de prise à jeun. On n’insistera jamais assez sur les vertus de l’apéro dinatoire.

Robert Courtine nous apprend que, contrairement à une opinion assez répandue, le repas du soir serait le plus important, mais il devrait se baser sur des aliments de reconstitution cellulaire et non sur des aliments susceptibles d’être brûlés rapidement : en d’autres termes, moins de sucres et de graisses et plus de matières azotées et minérales, notamment poisson, viande, fromage et vin. Ces derniers sont d’assimilation lente et permettent donc de s’endormir avec une digestion tranquille qui ne nuit pas à la qualité du sommeil.

Surtout, ce repas, à l’heure où la détente et le repos remplacent l’effort et l’activité, doit être une joie, un plaisir, le point d’orgue de la journée. C’est pourquoi on accompagne plus sûrement le dîner d’un verre de vin que le déjeuner ; et on refuse de boire un verre en mangeant simplement par habitude, sans savourer.