Dionysos, dieu libérateur
Croire en Dionysos, ce n’est pas vraiment croire en Dieu. On ne prie pas Dionysos, on le pratique. Il n’est pas un être supérieur auquel on se soumettrait, mais un frère, mieux un ami avec qui on partage les expériences sensuelles les plus intenses, non des expériences mystiques.
Dionysos est un dieu immanent, subjectif, présent à l’intérieur de soi-même — on dit qu’il imprègne les liquides du corps, notamment le sang —, avec qui on partage des relations très intimes et indicibles. Il n’est pas une hypothèse que l’on ne peut prouver, mais une réalité concrète dont chacun peut attester à condition de consentir à ses forces et de s’évader des prisons ascétiques.
Dionysos, c’est le dieu qui n’aime pas les dieux, qui préfère l’existence terrestre, avec toutes les richesses que la nature peut offrir et notamment le vin ; le seul dieu qui n’aliène pas mais libère, le seul dieu qui s’adresse aux sens et non à l’esprit, le seul dieu qui donne le sourire à ceux qui le fréquentent, que l’on suit parce qu’il promet la joie et le plaisir, même s’il ne sait pas où il va.
Dionysos montre qu’une pensée peut être pleinement produite par le corps, par l’enthousiasme qui l’habite, ce qui heurte évidemment les grandes consciences de l’histoire de la philosophie, qui se tournent vers Apollon et pratiquent le culte de la raison raisonnable et raisonnante. Le corps du philosophe, où circulent influx et intuitions, énergies et forces, où pénètre le jus de raisin, est un creuset dans lequel se produisent des expériences existentielles appelées à être traduites ensuite sous forme verbale et textuelle.
Dionysos devrait être l’ami des philosophes, leur ouvrant des perspectives riches de toutes les potentialités. Il est déjà celui des vinosophes, eux qui n’ont pas peur de reconnaître qu’ « une singularité philosophique, c’est peut-être avant tout un corps excentrique, une chair qui délire » (Michel Onfray, L'art de jouir).
La formule de Georges Bataille « connaître en brûlant » convient à merveille à ces philosophes dionysiens. Leur expérience de la vie est telle qu’ils reconnaissent forcément que le corps et les sens sont les origines de toute pensée, les moyens de toute réflexion, les sources de tout amour de la sagesse.
Nietzsche pouvait noter que « tout bon organisme pense, toutes les formations organiques participent au penser, au sentir, au vouloir et, en conséquence, le cerveau est seulement un énorme appareil de concentration ». Dionysos permet de combattre le voile de honte qui a été posé sur le monisme, sur le matérialisme et sur l’hédonisme. Grâce à lui, on se libère des tutelles spirituelles, idéalistes et théologiques et on se livre, y compris en tant que philosophe, à l’immanence et à la réalité.
Dionysos contre Apollon
Dionysos est le dieu de la nudité. Apollon, lui, est le dieu des masques, des apparences, des formes. Nietzsche écrit : « Le nom d’Apollon résume ces illusions de la belle apparence qui rendent, en chaque instant, l’existence digne d’être vécue et nous incitent à vivre l’instant qui suit ». Le philosophe célèbre la tragédie grecque qui accepte et dépasse le sens tragique de l’existence humaine tenue entre la mesure apollinienne et la démesure dionysiaque.
L’opposition de l’apollinien et du dionysiaque s’ajoute à celles de la métaphysique et du matérialisme, de l’idéalisme et du sensualisme, du formalisme et du libéralisme, du logos et du pathos, de l’esprit et du corps, de l’ascétisme et de l’hédonisme, du platonisme et du falernisme — même si, chez Nietzsche, Apollon et Dionysos se complètent plus qu’ils s’opposent : la raison ne produit d’ordre que lorsque le corps a fourni les matériaux nécessaires.
L’homme dionysien fait de sa vie une œuvre d’art grâce à la liberté, au désenclavement moral, à l’exubérance, au brin de folie qu’il conquiert et à un verre de naoussa ou de retsina. L’homme apollinien, lui, devient une œuvre d’art en modérant ses ardeurs et ses appétits, en maîtrisant sa conduite, en faisant attention à la manière par laquelle il apparaît aux autres.
L'équilibre plutôt que l'ivresse
L’œnophile se sent mieux s’il boit aussi de l’eau. Il est vrai que le juste milieu est souvent plus pertinent que l’extrême radical. Les vinosophes, les philosophes de Falerne et autres surhumains doivent jouer les équilibristes et non s’épuiser à défendre des positions catégoriques, univoques et fermées.
Or les belles formes et les bonnes manières demeurent toujours menacées par l’extase de l’ivresse, elle-même risquant de se transformer en lourdeur et violence. Il n’y a pas que lorsqu'on boit du vin qu’il faut être modéré. Cette modération est libératrice, après que le dionysiaque a libéré de toute barrière : sans limites et sans excès, tel est le surhomme. Il est toujours bon d’avoir en soi une part d’Apollon qui tempère les excès de Dionysos et le rend plus mesuré ; mais aussi une part de Dionysos qui permet aux émotions de dépasser la mise en formes, en images et en en schémas apollinienne des expériences quotidiennes — sachant que seul le dépassement de la limite la rend visible et que seul le surpassement d’une forme rend possible la création de nouvelles formes : l’équilibrisme n’est certainement pas un statisme.
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