📲 Ajouter Vinosophia à l’écran d’accueil : PartagerAjouter à l’écran d’accueil
Partager
Coups de canon
8 8 min read

Les 4 Vents – Les liens qui libèrent

Le vin rencontré aujourd’hui

Amazones, par Lucie et Nancy Fourel (Les 4 Vents)

Mercurol, Drôme

2020, marsanne 100 %

Dégusté le 22 janvier à 14 heures*

Ce qui me plaît chez lui

Amazones, c’est du 100 % marsanne, 100 % nature, un mois de macération pelliculaire suivi d’une année d’élevage en demi-muid. Quel style, quelle personnalité ! Oui, j’aime profondément les vins blancs macérés, les oranges, les ambrés. Mais qui resterait de marbre devant leur raffinement teinté d’exotisme ? Grâce à eux, j’ai redécouvert le vin. De nouveaux univers gustatifs se sont offerts à moi. J’ai voyagé dans des contrées bachiques dont je ne soupçonnais pas l’existence.

Je suis ces Amazones qui sont comme des sirènes. L’aventure est formidable. Un déferlement de saveurs inoubliable. La sapidité convoite la minéralité, la complexité le dispute à la pureté. Le temps a certainement fait son œuvre — à six ans, ce vin est épanoui. Toutes les dimensions de la finesse naturelle sont réunies : fraîcheur fruitée, intensité juteuse, caractère terroiriste, harmonie lumineuse, énergie solaire, profondeur minérale, persistance vibrante.

J’habite non loin de Crozes-Hermitage. De la marsanne, j’en ai goûté et regoûté jusqu’à plus soif. Mais Amazones est ma première marsanne nature et macérée. C’est un autre monde. Définitivement, la peau du raisin a beaucoup à dire. L’association du respect de la nature (à la vigne et à la cave) et de la macération des pellicules dans les jus donne des résultats surprenants et, surtout, délicieux — presque magiques. L’amertume est noble, la fraîcheur distinguée, la rondeur présente, ni en retrait ni en avant. Un vin vibrant et lumineux comme j’en ai rarement goûté.

Quant au nez, vous savez que j’ai horreur du petit jeu très convenu consistant à « reconnaître les arômes ». Je souris toujours lorsque j’entends certains énoncer fièrement des litanies de fruits, fleurs et autres épices abracadabrantesques**. Cela dit, s’il y a bien un vin dont la finesse aromatique m’inspire, c’est bien celui-là.

Un vin de dégustation, de philosophie, de méditation. Une émotion rare qui me rappelle pourquoi je ne me lasserai sans doute jamais de découvrir de nouveaux vins vivants.

Ce qu’il me fait

Dans ce jus, tous les éléments se conjuguent, fusionnent : l’eau, le feu, la terre et l’air. Amazones ne raconte pas d’histoire, il déplace le regard — regard sur le vin, puis regard sur le monde. Ce dernier se recompose : il n’y a plus de lignes droites, seulement des courbes ; plus de vérités, uniquement des intuitions ; plus de maîtres ni d’élèves, juste les enseignements de la relation spontanée à la nature. Cette nouvelle géométrie est plus organique, plus charnelle. Je la trouve sincère, authentique. Je suis subjugué.

Je ferme les yeux. Dans le ciel de ma tête, du vent, beaucoup de vent. Les feuilles mortes de l’automne tourbillonnent. Mieux, elles dansent. Le soleil nous réchauffe, mais il ne brûle pas. La terre nous porte avec bienveillance. Et des poésies liquides s’offrent à nous. Je vis le vin. Il m’emporte loin de la colline de l’Hermitage, quelque part entre Moyen-Orient et Asie. Ce n’est pas une carte postale. J’y suis.

Mon cœur bat au rythme du vin. Ne ferions-nous plus qu’un ? Je sais d’ores et déjà que je vis l’un de mes plus grands moments d’œnophile, l’un de ces instants qui vous happent pour toujours. Un saisissement, comme si nous étions désormais liés, et pour toujours, par les liens de la vigne. Je ne serai plus jamais le même. Quelque chose a mué dans mon ordre intérieur. Je me sens immensément libre.

Amazones réclame une disponibilité sensorielle totale, une forme de dépouillement. Je suis fier d’avoir su l’accueillir. Je me sens connecté à mon environnement. Un profond sentiment de justesse et d’accord avec le monde m’envahit. J’accepte la fragilité de la vie. Je prends conscience de la valeur du temps.

Ce qu’il me dit

« Il faut parfois se taire longtemps pour comprendre ce que la nature sait depuis toujours. Vous, les hommes, êtes plus capables de parler que d’écouter. Moi, je ne me livre qu’aux silencieux. Celui qui m’aborde sans prétention, prêt à tout réapprendre, je lui ouvre mon cœur.

Mes mères ont toujours protégé mon autonomie. Ma liberté d’expression, je la leur dois. Elles reconnaissent et acceptent les équilibres préexistants. Elles ne veulent ni construire ni produire, seulement recueillir et protéger. Elles savent que la nature fait bien les choses. L’harmonie des éléments est toujours un donné, jamais un construit. J’en suis la preuve vivante.

Je suis la terre, d’abord. La terre qui nourrit, qui délivre des énergies, et qui demeure discrète et patiente. La terre qui confère de la profondeur et de la mémoire. La terre à qui on ne peut pas mentir.

Je suis l’air, ensuite. L’air qui donne du souffle, qui circule librement, sans calcul. L’air qui refuse la technique sclérosante et dénaturante.

Et puis je suis le feu. Le feu vital, celui qui anime, qui avive, qui donne de l’élan et de l’espoir.

Enfin, je suis l’eau. L’eau qui met en mouvement. L’eau qui relaie. L’eau qui est l’élément moteur, qui marie la terre, l’air et le feu.

Regardez-moi ! Voyez combien, lorsque ces quatre éléments ne sont pas séparés par la technoscience, quelque chose d’évident advient. Il n’y a pas perfection — la perfection est une lubie d’industriel —, mais il y a justice. Justice dans la présence, justice dans l’expression, justice dans le rapport au monde ».

Amazones ne cherche pas à convaincre. Ce canon en or massif affirme une vérité simple et pourtant radicale : l’harmonie ne s’obtient pas, elle advient. Les vins les plus fins, les plus élégants, les plus distingués sont, pour cette raison, toujours des vins naturels par rapport auxquels les hommes et leurs techniques restent en retrait. Les sœurs Fourel ont bien compris qu’il suffit de faire un pas de côté, d’accepter l’incertitude, de renoncer à l’illusion du contrôle total.

La nature n’a pas besoin d’être améliorée. Elle veut seulement qu’on l’accepte telle qu’elle est et qu’on la respecte. C’est alors non seulement du bon vin qu’elle nous offre, mais aussi du bon sens.

La suite de ce texte est réservée aux membres de Vinosophia.

À votre tour, rejoignez-nous et découvrez l’ensemble de la revue.

Vous soutiendrez un projet éditorial indépendant et engagé au service de la vie des vins et de l’esprit des hommes.

Pour que vivent les voix libres du vin.

Dégustateurs hédonistes, œnophiles audacieux, vignerons heureux, sommeliers alternatifs, cavistes aventuriers...

Entrez dans la grande famille des vinosophes !

Ça m'intéresse.