Le vin rencontré
Partition automnale, par Ekaterina de Cazenove (domaine de Cassagnas)
Cévennes
2022, grenache 100 %
Dégusté le 28 janvier 2026, à 15 heures*
Le corps : ce qu’il me fait
Une vinification réalisée dans le hall d’une ancienne gare engendre forcément un vin de voyage. Dans ma tête, c’est le printemps — paradoxalement. Des oiseaux joyeux, des animaux qui gambadent… Et des vignes aux raisins encore verts, éclatants de vie. Je suis transporté. Est-ce la Moldavie ? Les Cévennes ? Un pays imaginaire ? Tout est harmonieux. J’ai beau scruter l’horizon, rien de gris, rien qui me rappelle la société de consommation ou la violence des hommes. Je lève les yeux : quelques nuages passent, tout en transparence et en ondulations.
Cette Partition automnale invite à ralentir la respiration. Elle impose son rythme, sa mélodie. Impossible de l’avaler sans attention. Elle ne flatte pas le corps, elle le réaccorde. Elle me donne de l’élan, elle me galvanise, elle me libère. Nous vibrons ensemble. Elle réveille des zones de mon corps que la dégustation policée oublie. Je gagne du relâchement et de l’optimisme. Un sourire intérieur. Une douce euphorie. De l’enthousiasme, de l’apaisement, une joie discrète.
L’esprit : ce qu’il me dit
Par son évidence, ce vin m’apprend beaucoup. Un discours philosophique incarné. Il véhicule une vision du monde. Son message : « Les choses les plus simples sont souvent les plus belles ».
Écoutez-le : « Je ne viens pas pour impressionner. Je n’affiche ni promesses compliquées ni détours savants. Je m’offre à vous tel que je suis, dans le plus simple appareil, celui de la terre, du feu et de l’air. Ce que j’exprime, ce sont les vérités les plus évidentes. C’est pour cela que je mérite d’être écouté. Et je m’étonne d’être souvent incompris — je le suis parce qu’on me prête une oreille distraite, avec l’esprit désorienté, l’âme corrompue.
Cessez de vous méfier de tout ce qui ne se justifie pas en tirades longues et complexes. Ce n’est pas parce qu’on est clair et direct qu’on est inintéressant. Mon goût se comprend sans concepts, ma portée est intuitive, mon sens est accessible à tous. Les choses les plus justes ne s’expliquent pas, elles se ressentent.
Le simple et le beau vont souvent de pair. Et un vin qui ne cherche pas à dépasser sa condition atteint une forme de vérité. Je préfère d’ailleurs quand vous parlez de finesse ou d’élégance et non de complexité. Mais, quelle que soit l’étiquette qu’on applique, l’important est que cette finesse ou élégance ne soit jamais un but, jamais forcée. Ce qui a été fait sans calcul n’a rien à prouver. La profondeur et l’harmonie naissent de la fidélité obstinée aux choses modestes : un lieu, un sol, une faune et une flore, des saisons, de l’amour…
Le spectaculaire ment. Le bavard aussi. Nous préférons le registre de la retenue, de l’intuition et de l’évidence. De toute façon, il n’est nul besoin de comprendre pour être touché. Mieux vaut parfois ne pas penser et jouir brutalement, sans entraves. Il existe une intelligence du sensible, une sagesse qui passe par le corps et ne se formule pas. C’est celle d’Ekaterina, c’est la mienne, c’est la tienne.
Buvez-moi simplement. Avec le sourire et sans mot dire. Loin des idées préconçues, des théories et des longs discours débordant d’esprit de sérieux ».
La beauté : ce qui me plaît chez lui
Sept jours seulement de macération pour ce 100 % grenache vinifié et élevé en cuve inox, zéro sulfite ajouté. Cela donne un fruit d’une sincérité folle. Délicat, soyeux, à l’aromatique enchanteresse. Il ne manque pas de fraîcheur, nous sommes loin des grenaches confiturés, parfois un peu mous. Fruits rouges et bouquet de fleurs orientales : parmi les divers visages que peut revêtir le grenache, celui-ci est mon préféré.
J’aime son caractère friand et gourmand, tout en simplicité, mais sans simplisme. Ses nuances sont une invitation à l’évasion. Son évolution, depuis quelques années, a sans doute contribué à l’affiner. Il est au carrefour des modes de dégustation : assurément apte à seconder quelque apéritif ou repas convivial, il ne démériterait pas en tant que vin de silence, à apprécier en fermant les yeux et en laissant l’esprit vagabonder.
La culture : d’où il vient
Dans les Codrii, vaste massif forestier au centre de la Moldavie, la famille d’Ekaterina exploitait quelques arpents de vignes. Ainsi, dès sa plus tendre enfance, elle s’imagina un destin de vigneronne, initiée à la vinification par ses parents. Des études à l’Institut agricole de Chisinau, un échange universitaire, et la voilà en France, avec pour seuls bagages quelques mots de français et beaucoup de détermination.
Des années plus tard, en 2020, c’est à Saint-Julien-de-Cassagnas, au pied des Cévennes, à la croisée du Gard, de l’Ardèche et de la Lozère, qu’Ekaterina s’installe afin de concrétiser son rêve d’enfance. Dans l’ancienne gare du village, plus exactement, pour être à la fois ancrée dans le lieu et ouverte au monde.
Ici, pas de mer de vignes à perte de vue. La vitiforesterie est la règle. Sur les huit hectares d’un seul tenant du domaine — qui fut jadis un vignoble trappiste —, une grande partie est composée d’arbres. Rangs de vignes et d’oliviers ou de chênes alternent, créant des corridors écologiques. Au sol, des couverts de fleurs mellifères. Ruches et nichoirs complètent l’ensemble. Si les vignes se sentent bien, le vin sera bon : « La diversité dans la parcelle est la clé de l’expression du terroir », enseigne Ekaterina.
Au-delà de l’amour de la nature, la créativité est l’autre moteur de notre vigneronne : elle a planté treize cépages différents, du pinot noir au soreli blanc, en passant par divers cépages méditerranéens capables de résister au stress hydrique : assyrtiko, alvarinho, saperavi, verdejo et nielluccio. Cela lui assure de beaux moments d’exploration et d’innovation dans les années à venir.
Ekaterina est un modèle de vigneronne heureuse, un trésor pour la vinosophie. Écoutez-la : « Mes vins livrent des sensations inconnues, des saveurs à redécouvrir, une connexion évidente avec la nature. Tout est à créer, c’est génial ! ».
*Qu’est-ce qu’un coup de canon ?
Cette rubrique est consacrée à mes dégustations hédonistes, à mes rencontres vinosophiques, à mes jus vécus. Pour entrer dans l’intimité d’un vin et lui accorder le temps et l’attention qu’il mérite, je déguste seul, détendu et concentré. Autant que possible, mes sens sont en éveil et mon esprit est disponible, sans attente et sans apriori esthétique. Éthiquement, en revanche, je n’oublie jamais qu’on goûte autant des valeurs que des saveurs.
Je suis assis, les volets sont fermés et la seule source de lumière est la flamme d’une bougie. Je déguste dans un verre très évasé (le Skyline 81 cl de VD Glass) dont la forme permet de capter toutes les nuances et tous les reflets de la robe, d’en saisir la promesse. Cela ouvre l’appétit poétique et philosophique.
Mon smartphone est éteint et abandonné dans une pièce voisine. Je prends des notes avec un carnet et un crayon, à la lueur de la bougie. Un fond de musique zen (sans paroles, avec des sons rappelant les grands espaces, la mer, le soleil, la nature sauvage et luxuriante) rend mon environnement encore un peu plus propice à la méditation.
Je me focalise sur le goût du vin. Je ne le grume jamais. Et je le hume dans un second temps seulement. Si possible, je le bois. Je ne suis pas un goûteur-cracheur. Cracher casse la dynamique, nuit à la relation goûteur-goûté. Je ferme les yeux le plus longtemps possible. Et je redouble d’attention en appréciant la longueur en bouche. Mes outils de vinosophe sont alors l’intuition, l’imagination, la conscience et l’émotion.
Le but n’est pas de dire « ce vin est bon », « ce vin est frais et fruité » ou « ce vin vaut 93,5/100 », mais « voici ce que ce vin fait à mon corps, à mon cœur, à mon âme et à ma vie », loin de tout militantisme gustatif, de toute essentialisation et de toute morale. La dégustation est une expérience personnelle, d’approche profane, sans catéchisme. C’est un vécu imprévisible à laisser advenir par le lâcher-prise et l’attention sans attente.
Les « coups de canon » ne décrivent pas les vins. Ils ne les analysent pas. Ils racontent des rencontres dont procèdent des vérités contingentes, subjectives et provisoires. Mais si celles-ci vous donnent envie de vivre ces vins à votre tour — ils le méritent —, alors la vinosophie et l’hédonisme marquent un point contre l’analyse et la technique.
Bien sûr, seuls sont évoqués ici les canons qui sont parvenus à stimuler mon corps, à toucher mon cœur ou à illuminer mon esprit. Je n’évoque pas ceux qui m’ont laissé de marbre, même si j’ai pu les juger « bons » ou « bien faits ». Si un vin me déçoit parce qu’il me semble technique, stressé, bridé, maquillé, défectueux (ou bien plein d’avenir mais goûté trop jeune), bref s’il ne m’inspire pas, alors il n’est pas chroniqué dans Vinosophia.
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