L’individualisme et le sensualisme dionysiaques sont les deux piliers de l’humanisme bachique, et donc de la vinosophie. Ils se renforcent mutuellement : plus on est individualiste, plus on écoute librement ses sens ; plus on est sensualiste, plus on se détache de ce qui est extérieur à soi, plus on se recentre sur soi. Rien n’est dans l’intelligence qui n’ait d’abord été dans les sens. On ne peut pas séparer l’esprit et le corps.
Qu’on se souvienne des éclats lyriques des Noces d’Albert Camus, par lesquels il décrit la fusion d’un homme avec les paysages méditerranéens — cet homme qui se « saoule de lumière » dans des campagnes « noires de soleil », sous le « ciel dur d’Oran », entendant « le silence énorme de midi sur la terre ». Il s’imprègne de chaque saveur de son environnement, apprécie le moindre souffle et le moindre chant du merle de Constantine. Il est en accord avec le monde, en harmonie avec la nature, en osmose avec lui-même.
Les plaisirs les plus simples sont les plus puissants, le bonheur élémentaire est le comble du bonheur. La vraie vie est la vie sensuelle. Et le vrai vin est le meilleur moyen d’atteindre la vraie vie.
Sauver l’humain des machines
Les vinosophes fonctionnent à la manière camusienne. Ils trouvent le soleil, le ciel, le vent et la terre dans les effluves de garrigue de certains vins méditerranéens. Mais sait-on encore goûter ces délices ? Sait-on encore jouir du vent et du vin ?
L’homme normal est un individu, donc une singularité caractérisée par son inventivité, sa capacité à penser par soi-même, mais aussi sa sensibilité et sa sensualité. Cet homme est capable de s’émouvoir. Or il est remplacé par un homme assisté, incapable de se débrouiller seul, perdu sans ses prothèses, insensible. Un robot. Il délaisse ses sens pendant que sa vie perd son sens. Ses capacités sensorielles diminuent à mesure qu’il vivote dans le cyberespace, dans le regard des autres ou dans le ciel dogmatique, là où tout est sans odeur et sans saveur.
Le techno-libéralisme effrite chaque jour la richesse du sensible en qualifiant et quantifiant chacun de nos rapports au réel. Pour le philosophe Éric Sadin, « l’éradication du sensible représente l’un des objectifs majeurs du programme de la Silicon Valley ». Mark Zuckerberg et Elon Musk imaginent un monde où l’on pourrait tout faire assis, par prothèses numériques interposées. Nul ne serait plus tenté de se promener en bord de mer ni de se servir un verre : tout serait vécu virtuellement.
L’unidimensionnalité, dénoncée par Herbert Marcuse, désigne les comportements ajustés aux lois de la société de consommation. Cette standardisation, accompagnée d’une perte des sens autant que du sens, rend les hommes inhumains. Chaque expérience est conduite et encadrée par des procédés technologiques travestissant la pluralité du réel. L’existence s’inscrit dans une vocation utilitariste, antithétique de ce qui faisait tout le sel d’une vie d’homme. L’utilitarisme n’a rien à voir avec l’hédonisme.
Nous voilà donc réifiés par la technique, ne voyant plus en autrui qu’une chose. L’altérité et la singularité font place à la machinité. Contre cette désincarnation, retrouvons les sens, renouons avec les ressources du sensible. La vinosophie peut jouer un rôle salutaire en rappelant ce que signifie être humain. Un verre à la main.
Un verre de vin par jour éloigne l’artificialisation pour toujours
Il y a la vie pleine (vin, nature, corps, soleil) et la vie vide (écrans, fast-food, béton, grisaille). Il y a les pieds nus sur le sable chaud et les pieds en suspension au dessus du tarmac grâce à trois centimètres de semelle.
Au lieu de vivre par procuration, profitons de la joie de toucher, voir, sentir, entendre et goûter le réel. L’homme n’est rien sans son corps. C’est une question de dignité autant que de liberté. Jouir de la diversité des vins libres est le meilleur moyen de comprendre que le sens de la vie s’éprouve physiquement.
Les technologies numériques réduisent notre union-au-monde. Nous sommes coupés du réel. Il n’y a plus que la vue qui compte, les autres sens s’évanouissent. Se servir, une fois par jour, un verre de jus authentique, aérien ou terrien, est une question de survie.
Renouons avec la spontanéité et avec notre nature profonde. Défendons le sensible. Les vignerons libres deviennent ainsi les véritables gardiens de l’humanisme, nous offrant une chance de nous raccrocher à quelque chose de réel, de vibrant, d’intense.
User de ses sens revient à accepter l’incertitude du réel, à exercer sa responsabilité et à se réaliser comme être autonome. C’est ainsi que l’autonomie et le vivre-ensemble prospèrent. Nul ne s’est jamais senti aussi solitaire et solidaire que ces hommes réunis autour d’une bouteille de vin vivant, dialoguant avec elle dans la joie et la sincérité.
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