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Coups de canon
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Le vin qui libère le temps

Le vin rencontré*

Pipeño Carrizal Blanco, par Louis-Antoine Luyt

Chili, vallée du Maule

2020 (torontel, chasselas, sémillon et muscat d’Alexandrie)

Ses parents et ses origines

Vive les Français du Chili ! Je pense à mon frère Charlie, qui étudie les vagues de Viña del Mar, la biennommée. Et à Louis-Antoine Luyt, ce passionné pur et dur, corsaire, pionnier et aventurier du vin, défenseur de la viticulture paysanne et des terroirs contre les fleuves de jus standardisés à la mode confiture cassis-mûre-vanille.

Après avoir fait ses gammes avec Philippe Pacalet, en Bourgogne, et Marcel Lapierre, dans le Beaujolais, c’est au Chili, en 2006, que ce natif de Saint-Malo s’est installé, dans la vallée du Maule, 400 km au sud de Santiago. Ici, un climat frais, des sols volcaniques et sableux et les plus vieilles vignes du pays répondent aux attentes des dégustateurs en quête de sensations fortes.

Aucun vin de Louis-Antoine Luyt ne laisse indifférent. J’apprécie ses país, cépage dont il est le chantre et qui possède une histoire extraordinaire à laquelle je devrai consacrer un prochain article — c’est peut-être le cépage au monde dont l’histoire est la plus passionnante, je n’en dis pas plus…

Cela dit, Louis-Antoine n’est que le père adoptif de Pipeño Carrizal Blanco. En effet, on doit ce canon à un paysan-vigneron avec lequel il a l’habitude de travailler : Ernesto Soto. C’est un vin extraordinaire à plus d’un titre : parce que sa complexité gustative est sensationnelle et invite à la méditation — j’y reviendrai —, mais aussi parce qu’il s’agit d’un jus du bout du monde, du Pacifique, du Chili où les producteurs de vins nature sont peu nombreux mais toujours dignes d’intérêt.

Un vin extraordinaire par son assemblage original de torontel, corinta (chasselas), cristalina (sémillon) et muscat d’Alexandrie.

Extraordinaire parce qu’issu de vignes pré-phylloxériques ayant entre deux cents et trois cents ans d’âge, donc des vignes franches de pied (le Pacifique et la Cordillère des Andes ont protégé cette viticulture paysanne du phylloxéra).

Extraordinaire grâce à la macération de cépages blancs que je chéris tant, durant quinze jours, et à une extraction douce.

Extraordinaire comme beaucoup de vins de temps, quand on laisse les levures indigènes créer le vin à leur rythme. En l’occurrence, bravo aux souches du Pacifique et des Andes pour leur travail.

Et extraordinaire parce qu’élaboré dans la forme traditionnelle chilienne et non en suivant les principes de l’œnologie mondialisée : la vendange est foulée puis égrappée à la main sur une zaranda (tamis), puis la macération et la fermentation se déroulent dans un lagar (cuve ouverte). Et le jus est élevé dans des pipas (petits foudres), d’où le nom Pipeño, puis embouteillé dans des bouteilles généreuses, faites pour les larges soifs (un litre), sans collage, sans filtration, sans additif.

Un vin pipeño est normalement destiné à être bu dans l’année. En l’occurrence, il s’est avéré délicieux après cinq ans d’attente en cave. Cela montre que, lorsqu’on presse des raisins beaux et forts, leur jus peut affronter sereinement le temps sans besoin d’être protégé par une carapace boisée et par tout un tas d’artifices.

En 2010, le terrible terremoto qui a frappé le Chili a détruit le Clos Ouvert qu’avait créé Louis-Antoine Luyt et laissé le vigneron prisonnier des gravas de sa maison. Sous les décombres, il prit la décision radicale et essentielle de ne plus ajouter de sulfites dans ses vins.

Louis-Antoine est désormais franco-chilien, un homme du monde dont la nature est la patrie. Ses vins, eux, viennent de loin tant dans l’espace que dans le temps. Ils évoquent le Beaujolais voisin et la lointaine Géorgie, mais pas la Californie. Ce sont des vins de lieux inactuels, hors des modes, tout sauf des vins du « Nouveau Monde » — celui des êtres mondialisés, américanisés, mcdonaldisés. Du jamais-bu ancestral (en flacons d’un litre).

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