Moulin des Costes-Charriage, par le domaine Bunan
Bandol
2001, mourvèdre
Dégusté le 6 mars 2026 à 14 heures, jour racine, lune gibbeuse décroissante, ciel voilé
Une bouteille mystérieuse, comme une capsule temporelle… Poussière, étiquette déchiquetée, bouchon recouvert de moisissure. Le temps est passé par là ; c’est toute la magie du vin et des caves. Ouvrir une vieille bouteille est presque un acte archéologique. L’excitation, au moment de goûter un vin de 25 ans d’âge, est immense. Bien sûr, encore faut-il que le jus soit toujours vivant, car le temps est à la fois ce qui fait vivre et ce qui tue.
Inutile de ménager davantage le suspense : nous sommes aujourd’hui à Bandol et le vin que je goûte est dans la force de l’âge, en pleine forme. Quand ses raisins ont été vendangés du côté de La Cadière-d’Azur, je rentrais en troisième dans un petit collège du Jura. Sport-études, avec la ferme intention de devenir footballeur et de jouer au FC Sochaux. Le vin ? Un truc d’adultes, très peu pour moi.
Aujourd’hui, je retrouve ces raisins de 2001. Ils ont moins changé que moi.
Vin de lieu, vin de temps
Le temps est le plus grand vigneron du monde. Sans lui, le vin resterait un simple jus de raisin fermenté, sans âme. Il est l’ingrédient invisible du vin. Un grand vin est toujours une collaboration entre la terre et le temps.
Les années qui passent ne sont pas l’ennemi du vin mais son plus proche allié. Elles l’élèvent, elles l’affinent. Sans temps, le vin n’acquerrait pas le caractère qui est le sien. Il resterait prisonnier du cépage et le terroir aurait toutes les peines à faire entendre sa voix.
Je ne suis pas certain qu’il existe quelque chose de plus énigmatique et intrigant que de boire du temps emprisonné dans une bouteille. Déguster un bandol qui attend en cave depuis un quart de siècle est une expérience, une vraie : un moment mémorable, rare, précédé d’une vraie tension positive — « qu’est-ce que ça va donner ? du rancio en déconfiture ? un divin nectar à l’élégance superlative ? ».
Réponse : ce Charriage n’est absolument pas en bout de course. À l’aveugle, je lui aurais sans doute donné dix ou quinze années de moins. Son fruit est bien mûr, mais pas confituré. En bouche, la concentration est immense, équilibrée par une fraîcheur remarquable, qui rajeunit le vin. Ses tanins, denses, ne s’effondrent pas, ils le portent encore solidement. Malgré son âge, je plaiderais presque pour un carafage d’une heure. Avec l’aération, il prend un tour velouté-cacaoté. Et des accents mentholés renforcent son étonnante fraîcheur. Les grands vins ne perdent pas leur jeunesse : ils la transforment en sagesse.
Bref, voilà tout sauf un vin mou, oxydé ou vidé. Il est encore fringant. J’aurais pu le laisser dormir tranquillement dans sa cave durant des années. Un bandol d’un noble classicisme, qui ne surprend pas — ce n’est à l’évidence pas son but de jouer dans la cour des iconoclastes —, mais qui a évolué vers une certaine distinction, une certaine race. Un vrai vin de gastronomie, qui appelle la table. J’ai envie de le servir aux côtés d’une viande lentement confite, pour marier la patience à la patience. Mais, pour l’instant, j’apprécie son intensité en l’associant simplement à lui-même et à un peu de musique qui fleure bon le lâcher-prise estival*.
Une philosophie du temps
Ce vin aux allures d’immortel — comme ces fleurs jaunes qui parsèment les vignes dont il provient — est la grande cuvée du domaine Bunan (confidentielle puisqu’elle représente 5 000 bouteilles par an sur un total de 200 000). Elle est élaborée à partir des meilleurs raisins, provenant des plus vieilles vignes de mourvèdre implantées sur le meilleur terroir. Les qualités phénoliques du cépage, une longue cuvaison, des pigeages appuyés et deux années d’élevage en barriques lui donnent l’ossature nécessaire pour affronter sereinement les années.
Ici, le vignoble étagé et entouré de pinède est un modèle du genre. On a envie de s’y promener, entre ombre et lumière. Il y a de la géographie, du paysage, du lieu, dans ce vin. Mais on y trouve aussi, et surtout, du temps. Le vin commence dans la terre, mais il s’accomplit dans le temps.
Dans la région des rosés vite faits, vite bus, vite oubliés, le rapport au temps des bandols rouges est une philosophie à boire. À une époque où l’on boit de plus en plus vite et de plus en plus machinalement, les mourvèdres de Bandol exigent patience et attention. De là à les imaginer déconnectés, il n’y a qu’un pas — que je suis heureux de franchir. Un tel vin de garde nous rappelle que la patience peut être récompensée. Il enseigne ce que notre époque a oublié : temps long contre immédiateté, profondeur contre superficialité. Un grand vin n’est jamais pressé. Ce bandol est une boisson de résistants.
Alors que, pour suivre la mode et répondre à des impératifs économiques, la part des rouges n’a de cesse de diminuer au profit des rosés, rappelons que Bandol possède l’un des tout meilleurs terroirs à vins rouges de France — et que, durant l’Antiquité, celui-ci était déjà prisé par les Romains. S’y conjuguent en effet l’ensoleillement le plus important de France, la fraîcheur maritime, un sol particulièrement riche en calcaire et un savoir-faire immémorial, dont témoignent notamment les restanques de pierres sèches.
Dans le cirque de Bandol, au lieu-dit Moulin des Costes, la vigne voit la mer. Elle mesure sa chance et remercie les hommes qui prennent soin d’elle en leur offrant des vins où l’énergie solaire le dispute à la profondeur minérale. Tous les éléments convergent dans un verre de bandol : la terre et la pierre, l’air du mistral, le feu du soleil et l’eau de la mer.
Le buveur d’étiquette
J’ai souvent rappelé combien je me méfie des étiquettes et de tout ce qui peut y sonner creux, combien le vigneron est pour moi le facteur X, le facteur Y et le facteur Z des vins d’émotion. Une appellation n’est qu’une promesse. « Boire un pommard » ou « boire un pauillac », sans autre précision, très peu pour moi. Je me méfie des appellations qui, trop souvent, ne jouent pas le jeu des vins de lieu.
Les appellations donnent un cadre. Or mes plus belles émotions bachiques m’ont été offertes par des vins hors-cadre — dernier exemple en date : la Cuvée Brutal de Nacho González (domaine La Perdida, en Galice), un grenache extra-ordinaire, à tel point qu’il est impossible d’en trouver la moindre trace sur le web (l’étiquette représente deux coccinelles faisant l’amour).
Cela dit, s’il y a une appellation que j’affectionne et que je peux accepter de boire pour elle-même, c’est bien Bandol. J’ai la faiblesse de croire que, lorsqu’on a la chance de collaborer avec un grand terroir, on ressent l’obligation morale de le respecter. C’est en tout cas ainsi que la famille Bunan envisage son rapport à ses terres. Sur son site web, elle explique : « La richesse naturelle de nos terroirs nous engage à respecter l’identité de chaque parcelle, à être à l’écoute du rythme de la vigne et de la vie du sol ».
Dans ma cave, il y a donc beaucoup plus de vins hors appellations ou appartenant à des AOP ou IGP méconnues que de vins d’appellations prestigieuses. Cependant, par exception, on y trouve une petite trentaine de bandols**. On n’a pas fini d’entendre chanter les cigales dans Vinosophia !
Quand l’étiquette est dévorée par le temps et qu’on peut y lire « Bandol 2001 », je veux bien assumer d’être un buveur d’étiquette.
* Pour un accord de contraste, associez ce vin au titre Train pour Bandol des Kéké-Boys — même si on y chante les louanges du pastis.
** Les deux autres appellations relativement bien représentées dans ma cave — qui est, vous l’aurez compris, également la cave de Vinosophia, donc celle qui alimente les rubriques « Coups de canon » et « Pop Wine » — sont Gigondas et Châteauneuf-du-Pape. Mon attachement à l’égard de ces trois appellations est avant tout subjectif et affectif. Il est le fruit de mon parcours : Provençal d’adoption, ayant longtemps vécu à Aix-en-Provence puis Avignon, je reste amoureux de la lumière, des couleurs et de la douceur de ces lieux et je me plais à imaginer que celles-ci imprègnent les vins qui y naissent. Pour moi, boire un verre de bandol, de gigondas ou de châteauneuf-du-pape, c’est absorber un peu de climat méditerranéen, un peu de garrigue, un peu d’accent chantant. Cela dit, j’ai depuis longtemps constaté que, dans les appellations bandol et gigondas, le rapport qualité/prix est plus qu’honnête. Toutes les appellations ne peuvent pas en dire autant — cela dépend beaucoup de l’état d’esprit qui anime les vignerons, mais aussi de la pertinence et de l’exigence des cahiers des charges. Quant au châteauneuf-du-pape, roi de Provence, il exerce sur moi une emprise qui n’a pas grand chose de rationnel, je le confesse sans peine.