Sec, par Antoine Arraou (Château Lafitte)
Jurançon
2022, 80 % petit manseng, 20 % gros manseng
Dégusté le 11 février 2026 à 14 heures
Le palais de l’écologie
Quand on dit « Lafit(t)e » à un vinosophe, il ne pense pas à un cru classé ad vitam aeternam de Pauillac — dont une seule bouteille coûte aussi cher que six ans d’abonnement à une revue artisanale consacrée aux vins vivants. Il songe plutôt à Monein, près de Pau, à une ancienne maison seigneuriale du XIVe siècle sise au milieu d’une nature préservée. Cette belle demeure a été rachetée par Brigitte et Philippe Arraou il y a une quarantaine d’années. Ils en ont fait un domaine viticole. C’est désormais Antoine, leur fils, qui préside aux destinées du domaine. Antoine est un de mes compagnons de route vinosophiques — parce que ses vins sont magnifiques et parce que sa vision du vin est passionnante. Je le suivrais les yeux fermés dans les voyages bachiques les plus exotiques.
Au Château Lafitte, vous croiserez les frères Manseng, le grand et le petit, mais aussi des arbres fruitiers, des céréales, des brebis, un cheval, des abeilles… et quelques hommes, discrets et laborieux. Antoine n’utilise bien sûr pas de produits phytosanitaires. C’est un biodynamiste qui vit la biodynamie comme une éthique globale. Il s’appuie au maximum sur l’intelligence et la force animales : brebis pour la tonte, cheval pour le travail des sols, l’enjeu étant de diminuer la mécanisation, donc la consommation d’essence, donc les émissions de gaz à effet de serre.
Notre vigneron heureux juge ses investissements dérisoires par rapport au coût pour les générations futures de sols sans vie, d’un air pollué et d’une biodiversité réduite à la portion congrue. Il va jusqu’à refuser les crachoirs en plastique ou à faire imprimer ses étiquettes par des imprimeurs travaillant avec des forêts durablement gérées.
Chai bioclimatique
Construit en 2018 avec pour objectif de préserver le lien étroit entre l’homme et la nature, le chai du Château Lafitte est autonome en consommation électrique grâce à un toit recouvert de panneaux photovoltaïques. Son fonctionnement à plusieurs étages permet d’utiliser la gravité et non des pompes qui nuisent à l’intégrité des raisins et des jus. Les eaux de pluie sont récupérées pour le nettoyage des machines viticoles. La désinfection à la vapeur préserve les eaux usées de tout produit chimique. Un puits canadien permet une climatisation naturelle — l’air extérieur passe dans des tubes enterrés qui le rafraîchissent en été et le réchauffent en hiver. Le chai étant presque entièrement sous terre, il possède une fraîcheur et une humidité idéales pour la vinification et l’élevage des vins.
Qui dit mieux ? Pas de technologies high-tech ni de dorures, mais le triomphe de la volonté et du bon sens. « Nous sommes au service de la nature et non l’inverse », conclut Antoine.
Éloge de l’émerveillement
Voici un de ces vignerons heureux pour qui la gratitude est importante : il faut savoir remercier la terre et le vivant de ce qu’ils nous offrent. Dans un monde de plus en plus absurde et ingrat, où les hommes préfèrent s’échapper dans des mondes parallèles, le vin vivant nous remet les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Comment ne pas aimer les jus produits par un vigneron émerveillé par les beautés de la nature et de la vie ?
Je repense souvent à Marie Luneau (domaine Luneau-Papin, dans le Muscadet) se disant « fière d’être capable de m’émouvoir devant un lever de soleil et d’en pleurer tellement c’est beau ». Combien resteraient parfaitement impassibles devant un tel spectacle ? Les hommes tiktokés sont des zombies, ils veulent consommer, consommer, consommer encore du Louis Vuitton et du Dom Pérignon, mais ignorent les beautés simples et évidentes du quotidien.
Les vignerons heureux sont à l’exemple d’Antoine Arraou : ils ont en commun travail-passion et travail-plaisir, autrement dit l’intention de trouver dans la culture de la vigne et la production de vin les moyens d’un épanouissement complet. Ce sont des phares dans un monde à la dérive. Leurs intentions s’expriment dans leurs vins ; et cela fait toute la différence. À la dégustation, il faut ressentir le geste du vigneron, son art, sa personnalité, son caractère.
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