Le vin rencontré aujourd’hui
AU’rigine macération, par le domaine Valentin Zusslin
Alsace
2019, 100 % auxerrois
Dégusté le 16 janvier 2026 à 14 heures*
Comment peut-on encore préférer les vins reproductibles aux vins singuliers ? Et la dégustation scolaire à la dégustation libre ? Telles sont les questions que me pose ce vin du domaine Valentin Zusslin, véritable OVNI (objet vinicole non identifié). Ce ne sont pas les bons et les mauvais vins qui s’opposent, ni les bons et les mauvais dégustateurs. Mais deux rapports au monde irréconciliables : le désir de tout contrôler et l’acceptation du vivant. D’aucuns veulent du conforme, du stable et du rassurant. D’autres aspirent au mouvant, à l’incertain et au surprenant.
En présence de jamais-bu, celui qui cherche à identifier, à classer, à comparer sera perdu. Celui qui se relâche et s’abandonne au vin aura droit à un voyage sensationnel. Il suffit d’accepter de perdre le contrôle, de passer du savoir à l’expérience, de devenir un œnophile sans attaches et sans attentes.
Ce qui me plaît chez lui
En 2019, la famille Zusslin a proposé deux cuvées AU’rigine : avec et sans macération. J’ai goûté, il y a peu, la cuvée AU’rigine 2019 sans macération. Mêmes vignes d’auxerrois, même terroir, mêmes principes de vinification naturelle et d’élevage ne marquant pas le vin, mais pas de macération. Les deux vins sont très différents. AU’rigine blanc est un beau vin de gastronomie, évolué après sept ans passés en cave. Son volume, son fruit et sa fraîcheur attestent du potentiel de son cépage.
Mais AU’rigine version orange présente beaucoup plus de caractère, d’intensité et de profondeur. Il interpelle davantage le dégustateur, le sort de sa zone de confort, lui fait entrevoir des contrées inexplorées. On hésite forcément après une ou deux gorgées. Il déconcerte. Cela me conforte dans l’idée que les blancs macérés sont des vins au potentiel méditatif extraordinaire. La macération apporte énormément, elle modifie la personnalité du vin.
Dès le premier contact visuel, AU’rigine macération annonce la couleur — littéralement. Une robe ambrée, presque cuivrée, qui assume le temps long. Elle susurre « suis-moi dans un monde inconnu ». Pas d’aromatique aguicheuse, calibrée, je m’en réjouis. Un nez inconnu, éthéré et oxydatif, très évolué, entre la tisane et le rancio. Et un petit quelque chose de rhum enivrant. Je me crois un instant glorieux pirate écumant les Caraïbes, festoyant après avoir jeté l’encre dans le port de Puerto Plata.
Structuré, riche et complexe, c’est un véritable coup de canon. Vivant sans être brouillon, précis sans être froid, profond sans être pesant, il a tout pour me plaire. Le plus marquant, c’est son évolution très marquée, et pourtant ce vin est parfaitement vivant. Mais il parle une langue étrangère, inhabituelle, venue d’un autre temps, celle des fruits macérés dans l’eau de vie, de la canne à sucre et des épices orientales. Un tour du monde dans un verre de vin. Quel voyage ! Son aromatique est nuancée, raffinée, très complexe. Je ne m’en lasse pas.
C’est un vin de méditation, un vin de silence. Une grande émotion. Je comprends que c’est un jus iconoclaste, rebelle, fabuleux, fruit de la rencontre d’un lieu et d’un temps. Il est unique Je ne le reboirai jamais.
Et puis me revient cette réflexion : il n’y a pas de mauvais cépages ! On cantonne classiquement l’auxerrois au rôle de cépage neutre, seulement utile à donner du volume et de l’acidité. Dans mon verre, c’est un vin qui est tout sauf neutre, un véritable bijou de complexité subtile et d’intensité harmonieuse. Quand il va au bout de lui-même grâce au respect du terroir et à une vinification naturelle, l’auxerrois, comme l’aligoté, le melon de Bourgogne, la jacquère et tant d’autres, offre une plénitude inattendue.
Ce qu’il me fait
AU’rigine macération est illustré par six étiquettes différentes : des tableaux abstraits de l’artiste Criss Cusson. Un effort de mise en scène qui nous met sur la piste d’un vin d’auteur.
Cela dit, ce vin fait confiance à la nature et à l’intelligence du dégustateur. Il n’est pas là pour éblouir ou dominer celui qui le boit, mais pour le rencontrer sincèrement, patiemment. Goûter un tel vin, c’est s’abandonner à un hédonisme adulte, teinté de lâcher-prise et de méditation. C’est pénétrer en des contrées gustatives et spirituelles où tout est harmonieux, où tout est fidèle à ce qu’il doit être, où tout est incarné, vrai, juste. Ici, le plaisir suppose l’attention libre, la disponibilité silencieuse, la curiosité sans attente.
Une dynamique très minérale envahit la bouche. Les petits cailloux sautillent sur la langue. Nous descendons très loin dans le corps et dans le cœur. Ce vin m’intrigue, me surprend, mais très vite le plaisir de la découverte et de l’aventure prend le dessus. Plus je le bois et plus il me plaît : c’est le signe d’un jus au caractère à apprivoiser mais qui, avec le temps, se livre à travers mille nuances délicates.
Je ferme les yeux. J’imagine une Alsace exotique peuplée de gentils monstres. Mon verre et moi nous risquons dans ces contrées inconnues mais pas inhospitalières. Chaque pas est différent du précédent. Cette dégustation, c’est une excursion hors du commun. Une odyssée en un verre de vin.
Peut-être la personnalité d’Au’rigine vient-elle d’un millésime 2019 exceptionnel, avec un été caniculaire (30°C la nuit en juillet) ayant engendré des raisins gorgés de soleil et des rendements très faibles ? Le temps a sans doute également joué son rôle — ce vin a sept ans.
Je ressens la terre, mais une terre qui tremble, qui frissonne, tout comme le dégustateur. J’ai rarement perçu autant d’énergies dans un jus, une énergie qui n’est ni de l’acidité, ni du sucre, ni de l’alcool, quelque chose d’autre, d’indicible, que l’on peut juste éprouver. J’ai l’impression que la vie de la terre se concentre dans mon verre. À moins qu’il s’agisse de la vie de la Terre ? Ça vibre dans la bouche. Et ces vibrations détendent, apaisent, soulagent. Le rythme cardiaque semble ralentir. Les épaules se relâchent. Le vin agit comme une onde chaude, presque médicinale.
En moi, dominent l’émerveillement, la gratitude, et une sensation d’accord avec le monde. Ce vin libère de tous les fers. Et il rend heureux. Serait-ce le vin parfait ? C’est en tout cas un très grand vin, acheté moins de 20 euros.
Un vin impossible à analyser, incompatible avec la dégustation analytique. Un vin qui impose une décélération du jugement, qui ne cherche pas à prouver ou à démontrer quoi que ce soit, qui se borne à être lui-même.
Le boire est une expérience, une vraie ! Cela exige de renoncer à la pureté, à la netteté, à la jeunesse éternelle. En échange, il offre un enseignement existentiel, une réconciliation avec le temps : chaque seconde qui passe peut être plus belle que la précédente. Le temps n’est pas un ennemi à combattre, c’est une force à intégrer.
Finalement, c’est moins le liquide que le dégustateur qui se révèle. Le vin sert seulement d’intermédiaire. Voici un des grands enseignements de la vinosophie : on déguste pour s’observer soi-même, pas pour examiner un vin.
La suite de ce texte est réservée aux membres de Vinosophia.
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