Le vin rencontré aujourd’hui
Rien ne m’effraie, par La Chouette du Chai
Pic-Saint-Loup
2019 (50 % syrah, 30 % grenache, 20 % mourvèdre)
Dégusté le 10 janvier 2026 à 13 heures
D'où il vient
« Un havre de verdure » : l’expression est souvent galvaudée. À la Figarède, au pied du Pic-Saint-Loup, elle ne l’est pas. On se croirait au bout du monde ; pourtant, nous sommes au nord de Montpellier, au pied des Cévennes, dans un paysage typique de grands vins, où la terre n’est que contrastes : quand la mer tutoie la montagne, que tout est reliefs et vents, garrigue et calcaire, végétal et minéral, ombre et lumière, chaleur des jours et fraîcheur des nuits, nature épanouie et respect des hommes. Ces tensions permanentes font naître les vins naturels les plus étincelants, les plus beaux vins de lieux.
Ici, la vigne n’est pas un outil de production mais une sentinelle. Elle s’est depuis longtemps musclée au contact de la Tramontane et du Marin. Elle a suffisamment souffert pour savoir que la beauté vraie, celle qui est profonde et non superficielle, ne s’offre jamais sans effort. L’homme doit l’aimer, l’apprivoiser, et refuser les raccourcis technologiques, chimiques, commerciaux. Seul le climat corrige les fruits de la nature sans les trahir.
Les sols sont féconds parce qu’ils ne sont pas lisses, parce qu’ils sont fragmentés, parce que les énergies telluriques, solaires et cosmiques s’y concentrent — à l’inverse des vastes plaines que les forces positives fuient. Le grenache y puise une gravité minérale qu’on ne lui connaissait pas. La syrah retrouve quelques accents septentrionaux. Le carignan respire l’authenticité. Et le mourvèdre vibre, donne le rythme, telle la basse d’un groupe de rock’n’roll.
Il en résulte des vins qui ne crient pas « C’est le Sud ! C’est le Sud ! », mais qui récitent des poèmes en prose, justes et profonds, sans exubérance. On dirait presque que les paysages pensent. On ne le dira jamais assez : la beauté d’un lieu est un très bon indice du caractère des vins.
En cet endroit à l’attirante austérité, vous croiserez peut-être une chouette éprise d’un chai. Sylvie Guiraudon a choisi le nom de son animal totem, discret et intuitif, pour baptiser son domaine. C’est en 2006, après une première carrière de responsable commerciale dans un groupe de presse, qu’elle décida de changer de vie et de devenir vigneronne. Passer du bruit des villes à la sérénité des campagnes, du tumulte urbain au calme de la nature, d’une vie de grisaille à une vie en couleurs : beaucoup en rêvent. Elle, elle l’a fait.
Sylvie sait que la nature ne donne qu’à ceux qui l’écoutent, qu’aux patients, qu’aux hommes qui la servent et qui ne s’en servent pas. Le vivant n’est pas un argument marketing, c’est une nécessité agronomique. La finesse d’un vin repose sur les équilibres fragiles de la nature. La sobriété est la clé.
Le programme de la Chouette du Chai : respecter la biodiversité, collaborer avec la faune et la flore, choyer les vignes, donner du temps au temps, et faire confiance à son intuition. « Cette terre me possède bien plus que je n’en suis propriétaire », résume Sylvie. Avec la présence des montagnes, d’une chapelle, d’un ancien presbytère, de vestiges, de nombreux hectares de forêts de chênes verts, d’arbousiers et de genévriers, de garrigue constituée de cistes, de lentisques et de genêts, ainsi qu’avec quelques œuvres d’art contemporain, les énergies qui habitent les lieux sont puissantes. Il y a ici quelque chose de magnétique, qui invite au silence et à l’écoute.
Tout cela se traduit par le recours à des méthodes biodynamiques, à des sélections massales issues de ceps centenaires (pour garantir l’absence de clones), à des cépages anciens hors appellation (petit verdot, carignan blanc…). La vigneronne veut pouvoir s’exprimer aussi librement que ses vignes et que ses vins. L’IA et les armées de robots ne sont pas encore arrivées à la Figarède.
Rien ne m’effraie, le vin que je rencontre aujourd’hui, ce sont des fruits purs et mûrs qui vont directement de la terre à la bouteille, avec simplement une petite transition en cuves inox. Pas de surextraction, pas de maquillage, pas de corrections œnologiques. Le terroir argilocalcaire a à l’évidence beaucoup de choses à dire, mais sans élever la voix, sans en faire trop. Voilà un vin fidèle à ses origines, qui en accepte les limites, qui ne cherche pas à les dépasser pour devenir un super-héros apatride.
Entre générosité solaire et retenue minérale, ce jus ne flatte pas le dégustateur, il l’éduque, le transforme, lui enseigne la vie. Ce n’est pas un vin de confort et encore moins un vin conformiste. La discipline y côtoie le grand style. Alors que certains vins, trop sudistes et pas assez méditerranéens, peuvent sembler étouffants, cette cuvée pleine de sève engaillardit le dégustateur. Elle l’éclaire sans le flatter. Dans ce jus déjà patiné par le temps, tout est suggéré, rien n’est imposé. Tout est calme et posé, rien ne bondit ni ne trépigne. Tout suppose durée et attention, rien n’est accessible à l’homme pressé ou distrait.
Dans un monde viticole saturé de discours superficiels, de communications commerciales, de paroles intéressées, inauthentiques, vides, voici un vin et un vignoble qui parlent encore la langue de la pierre, du vent et du temps.
Une leçon de vinosophie.
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