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VinoPhilo
4 4 min read

Faisons d’un besoin biologique un art majuscule

Je suis ce que je bois

Grimod de la Reynière, avocat-journaliste amoureux de la gastronomie, a montré ceci : une géographie sans ennui est forcément gourmande. On ne comprend vraiment un pays qu’à condition d’avoir goûté à ses spécialités culinaires, donc lorsqu'on ne s’est pas contenté de le voir et de l’entendre, lorsqu’il est entré dans le corps.

Il en va de même avec la philosophie. Je suis ce que je mange. Et je suis ce que je bois. Je pense comme je mange — et comme je bois. On goûte des mets et des boissons qui sont autant de symboles et de valeurs. L’alimentation en dit long sur la personnalité d’un individu et, par suite, au sujet de sa philosophie. Comparez les festins d’un hédoniste amateur de bonne chère et de bon vin et les repas frugaux d’un ascète.

L’alimentation joue forcément un rôle central dans une philosophie prônant la grande santé, le corps épanoui et libre, les capacités et les forces décuplées. Friedrich Nietzsche faisait de la nutrition un art, transformant une nécessité biologique en poétique de l’existence. Dans Ecce Homo, il écrit ceci : « Il est une question qui m’intéresse tout autrement, et dont le salut de l’humanité dépend beaucoup plus que de n’importe quelle ancienne subtilité de théologien : c’est la question du régime alimentaire. Pour plus de commodité, on peut la formuler ainsi : “comment au juste dois-tu te nourrir pour atteindre le maximum de ta force, de la virtù, de la vertu garantie sans moraline” ».

Charles Fourier est allé jusqu’à inventer la « gastrosophie », le goût étant investi d’une mission architectonique afin de résoudre les problèmes du réel — ou comment sauver le monde avec une côte de bœuf et une bouteille de châteauneuf-du-pape. La gastronomie est essentielle dans l’Harmonie, ce nouvel ordre sociétaire imaginé par Fourier : « La cuisine est de tous les arts le plus révéré dans l’Harmonie ». Il imagine ainsi un monde dans lequel on ne se disputerait plus avec des mitraillettes et des bombes mais avec des fourchettes et des cuillères.

Le gai savoir du quotidien

La gourmandise sublime l’existence. Nous pouvons poursuivre cette œuvre en prônant et développant le sensualisme dionysiaque et l’humanisme bachique.

Bien boire et bien manger, toute philosophie commence par là. Comme le climat et les lieux fréquentés, l’alimentation joue sur l’humeur, sur les sensations, sur le ressenti de l’instant et donc sur les pensées. Pour produire des œuvres d’art, il faut déjà faire de sa vie une œuvre d’art. L’idée maîtresse d’un gai savoir du quotidien est la suivante : « Soyons les poètes de nos vies, et tout d’abord dans les menus détails et dans le plus banal », dit Nietzsche dans Le Gai savoir. On s’édifie par la diététique.

On est soi-même, on revient à soi lorsqu'on mange ; et plus encore lorsqu'on déguste, lorsqu'on donne une dimension agréable à un besoin biologique, lorsqu'on met de la volupté dans la nécessité. Une philosophie est un art de vivre ; et l’art de vivre est culinaire ou il n’est pas. C’est pourquoi je définis la vinosophie tel un art de vivre.

Jean Anouilh a dit : « La vie c’est bien joli, mais cela n’a pas de forme, l’Art est là pour lui en donner une ». Cet Art majuscule est le mélange de dégustation et de délectation qui fait de la vie une friandise.

Le ventre et la bouche, organes du philosophe

Nietzsche utilisait de très nombreuses métaphores gastro-entérologiques (avaler, digérer, assimiler, purger, ruminer). Pour lui, toute activité intellectuelle serait, sinon réductible, du moins compréhensible en termes de processus physiologiques. En effet, « c’est à un estomac que l’esprit s’apparente le plus » (Par-delà le bien et le mal). C’est donc le corps qui pense et, plus encore, le ventre qui pense — on sait aujourd’hui que près de 200 millions de neurones tapissent notre tube digestif.

Savoir ce que les philosophes mettent dans leurs bouches permet de comprendre ce qu’ils ont dans leurs ventres. « Tous les préjugés viennent des entrailles » (Ecce Homo). On est conservateur ou progressiste à mesure de sa capacité à innover gastronomiquement ou à toujours perpétuer les mêmes recettes de grands-mères. C’est par la bouche que le monde pénètre dans le corps, de manière solide ou liquide. Puis il en ressort sous forme de mots articulés, de paroles, de sens. La bouche permet à la fois de se nourrir et de s’exprimer, d’intégrer et d’extérioriser, de comprendre et d’expliquer. C’est la même bouche qui goûte et qui parle.

Aucun organe n’est plus utile à la philosophie que la bouche, reliée à la fois au ventre et au cerveau. Elle permet de vivre et d’exprimer cette vie. Elle transforme la nécessité en esthétique. Les récepteurs gustatifs et les cils olfactifs servent à penser le monde.

Les gastronomes sont les philosophes les plus dignes de ce nom, ceux qui ont le mieux compris ce qu’est la vie, quelles sont ses possibilités et ses limites. On ne répond plus à la faim par l’ingestion d’aliments bruts, on profite d’un moment d’intense jouissance procuré par une tourte de perdreau au foie gras agrémenté d’une vieille bouteille de bourgogne patinée par le temps.

La gastronomie mêle l’art et la philosophie. La vinosophie est une forme de gastronomie. Contre la pensée désincarnée et l’intellectualisme abstrait, une philosophie qui méprise la table et le verre se condamne à manquer l’essentiel et à tourner en rond.

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Ce texte est un extrait de mon livre Le corps libre – Sensualisme bachique contre intellectualisme. Il s’inscrit dans un ensemble de travaux consacrés aux vins vivants, aux vignerons heureux et aux dégustateurs hédonistes. 

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