On a longtemps comparé l’homme à l’animal, opposé humanité et animalité. Aujourd’hui, il est évident que l’homme n’est pas un animal ou, en tout cas, pas un animal comme les autres. À mille lieues de l’instinct animal, c’est désormais par rapport à la machine qu’il convient d’interroger l’humain. L’heure n’est plus à l’homme bestial mais à l’homme-machine, à l’homme-robot. Ce n’est plus l’animalité mais la machinité qui remet en question l’humanité.
Au cours de mes dernières pérégrinations d’enseignant-chercheur, j’ai souhaité redéfinir les droits et libertés fondamentaux dans ce monde où l’homme se laisse de plus en plus guider par des nudges, des coups de pouce numériques, des intelligences artificielles. À présent, j’aimerais interroger ce qui me semble être le plus décisif, « l’enjeu du siècle », pour reprendre l’expression de Jacques Ellul : l’autonomie ou, en d’autres termes, la souveraineté individuelle.
Luttons contre le conformisme et l’uniformisation
Quand l’homme se laisse guider par un environnement normatif qui s’impose à lui de l’extérieur, il perd beaucoup d’autonomie et, en même temps, beaucoup de liberté. Le monde de la production et de la dégustation de vin, malheureusement, en témoigne trop souvent. L’autonomie est terrassée par l’hétéronomie dans un monde où les « influenceurs », qui font la loi, sont eux-mêmes hyper-influencés.
Temporellement et géographiquement, le suivisme et le conformisme sont promus par ceux (les « puissants ») qui ont intérêt à ce que les individus, dans l’ensemble, se conforment à leur doxa et ne soient pas tentés de remettre en cause l’ordre dominant. Le mondovino fonctionne exactement comme cela. C’est ainsi que ce que John Stuart Mill appelait déjà, au milieu du XIXe siècle, « l’idéal chinois de l’uniformisation des personnes » est sans doute une constante de l’histoire des sociétés tout en constituant un enjeu très actuel. Alexis de Tocqueville remarquait, pour sa part, que les Français de son temps se ressemblaient davantage que ceux de la génération précédente. Peut-être la même observation peut-elle être réitérée de nos jours ; et cela non plus à l’échelle d’un pays mais à l’échelle de la planète entière.
On a parlé de mondialisation, d’américanisation, de mcdonaldisation. Les modes de vie se sont standardisés pendant que les vins artisanaux et naturels ont laissé la place aux vins banalisés et techniques. On pense et on agit par réflexe, par mimétisme, sans jamais remettre en cause les habitudes et les traditions. S’agissant de l’alimentation, par exemple, pourquoi suis-je obligé de consommer trois repas par jour assis à une table, avec une fourchette et un couteau ? Ne pourrais-je pas manger quatre repas quotidiens, couché sur un canapé, avec les mains ? Peut-être préfèrerais-je trois repas à table avec une fourchette et un couteau, mais il est très différent d’adopter ce mode de vie après avoir essayé les alternatives ou simplement « parce que c’est comme ça », « parce que les autres font comme ça », « parce qu’on a toujours fait comme ça ».
Tout le monde boit les vins de ce domaine à la mode, alors il faut que j’en boive aussi, car je me dois d’être « in ». Y compris physiquement, les individus se ressemblent toujours plus. La mode prend chaque jour davantage de place. Le paradoxe est qu’on affirme sa pseudo-personnalité en imitant servilement ses « semblables ». Cette personnalité n’est bien sûr qu’une illusion masquant la parfaite transparence de personnes qui ne sont personne.
Bien sûr, on ne regrette pas cette liberté qui nous manque puisqu’on ne l’a jamais connue. Bébés déjà nous étions des bébés comme les autres, standardisés, normés, avant de devenir des enfants comme les autres, des adolescents comme les autres, puis des adultes comme les autres et, enfin, des seniors comme les autres puis des morts comme les autres.
Sauvons les divergents et les déviants
C’est que la société ne tolère guère les divergents ni les déviants, qu’ils soient humains ou viniques. Voilà le cœur du problème : le rapport entre autonomie et société ou, plus exactement, le mal que la société fait à l’autonomie, donc à l’individu, donc à l’homme et finalement au vigneron et au dégustateur. Ce sujet n’est certainement pas original. Mais il est terriblement actuel ; et plus important que tout autre : c’est d’une question de survie dont il s’agit.
L’homme, pour se développer, a besoin d’évoluer dans un climat de liberté et de diversité. Dans un environnement aseptisé, contrôlé, fermé et uniformisé, il n’y a que des robots dont certains sont les descendants de l’homme, d’autres sont des créations de l’homme, mais tous fonctionnent machinalement. L’uniformisation, c’est le triomphe du non-humain. Ces écoliers ou ces soldats qui revêtent tous le même uniforme, qui marchent au pas et obéissent aux ordres, même les plus insensés, de manière automatique, sans aucune arrière pensée, si ce n’est sans aucune pensée, sont des organismes vides et froids qui ne partagent que peu de choses avec l’humanité — sans nier que l’humanité des dirigeants de la Corée du Nord ou de Facebook, qui cherchent à maximiser les comportements stéréotypés, n’a évidemment rien à voir.
Autrefois, il existait différents rangs sociaux, différentes classes sociales, différents modes de vie, beaucoup de groupes et de sous-groupes. Cela ne manquait pas de poser des problèmes, de générer des conflits, et nul doute que la société unitaire et l’homogénéisation qui l’accompagne présentent bien des avantages. Cependant, du point de vue de l’autonomie, on ne peut que regretter les temps bénis durant lesquels, plus proches de l’état de nature, nous savions encore nous en remettre à nos instincts, à nos sens, à notre libre pensée et à notre libre arbitre. On dégustait alors vraiment, sincèrement, directement, sans intermédiaires et sans cadres, sans bornes et sans brides, les beaux jus qu’on avait la chance de rencontrer.
Désormais, chaque génération est un peu plus que la précédente unie dans la non-diversité. Tous consomment identiquement, tous existent pareillement, tous goûtent mécaniquement, tous dégustent systématiquement. Les réseaux sociaux et les « influenceurs » en tous genres font partie des choses qui, depuis des millénaires, ont fait le plus de mal à l’humanité. L’abêtissement est généralisé, mais, il ne faut pas s’y tromper, il s’agit plus exactement d’une robotisation. Notre part de robocité ne cesse de gagner du terrain au détriment de notre part d’humanité.
Je vous propose un simple test pour vous rendre compte de cela : au moment des résultats du baccalauréat, allumez la radio ou la télévision et écoutez ce qui se dit dans les micro-trottoirs ; puis, rendez vous sur le site de l’INA et visionnez des archives datant des années 1960 ou 1970. Vous constaterez alors de manière patente combien notre humanité s’est dégradée. À force de se ressembler pour s’assembler, le caractère a disparu au profit d’un étrange mélange de vulgarité et de stérilité.
La vinosophie à l’école, ce n’est pas une provocation, c’est une nécessité, un besoin vital. Il ne s’agit pas d’autre chose que de sauver l’humain grâce à un verre de vin en permettant aux hommes en devenir de toucher du doigt la beauté, de ressentir le plaisir vrai et de trouver une bonne raison d’être ici en ce moment.
Ce texte est un extrait de mon livre L’esprit libre – Individualisme bachique contre conformisme. Il s’inscrit dans un ensemble de travaux consacrés aux vins vivants, aux vignerons heureux et aux dégustateurs hédonistes.
→ Consulter le catalogue des Éditions Vinosophia
Si vous partagez les valeurs des vinosophes, rejoignez-nous et découvrez l’ensemble des contenus de la revue Vinosophia.
Vous soutiendrez un projet éditorial indépendant et engagé au service de la vie des vins et de l’esprit des hommes.
Pour que vivent les voix libres du vin.
