« Le vin est le miroir de l’homme », dit le poète grec Alcée.
Le nectar bachique est la mesure — ou plutôt la juste mesure de l’homme et de la vie. Depuis des millénaires, il constitue une unité de référence presque indiscutable. C’est pourquoi on lui prête la capacité de révéler la vérité : in vino veritas. Nul besoin d’ordinateur, de tablette ou de smartphone, mieux vaut se munir d’un beau verre. Il nous donnera accès à l’homme, à la culture, au monde, à la vie.
Boire du vin, ce n’est jamais avaler seulement du jus de raisin fermenté. On intègre aussi un terroir, une empreinte géologique, le travail d’individus engagés, des vignes parfois centenaires, des fruits patiemment mûris, parfois des pratiques immémoriales ou des élevages hérités de l’Antiquité. On boit donc une boisson vivante, évolutive, chargée de symboles. Cette densité humaine explique la pérennité de villages entièrement tournés vers la vigne, qui structurent l’espace rural et maintiennent un tissu social.
Pascaline Lepeltier voulait sous-titrer son livre Mille Vignes « Petite généalogie du vin », en référence à Nietzsche qui se plaisait à interroger la valeur des valeurs et à proposer parfois leur renversement. Car le vin est pétri de valeurs : celles du vigneron, celles du caviste, celles du dégustateur — parfois inconscientes. À l’inverse, boire un soda consiste simplement à ingurgiter un produit typique de la société de consommation : eau, sucre, acidifiants, colorants, arômes artificiels, gaz carbonique. Aucun village ne s’organise autour d’une usine à soda.
Malheureusement, certains vins ressemblent désormais à des sodas plus qu’à des vins. Ce sont des produits industriels élaborés à partir de matières premières muettes qui ne peuvent donner que des boissons vides. Lorsque la terre cesse d’exiger des hommes, ceux-ci quittent les campagnes et s’entassent dans les périphéries urbaines.
Les vins des vinosophes sont au contraire des vins affranchis des logiques de production et de marché, des vins minimaux, sans levurage, sans correction, sans maquillage, sans conservateur ou presque. Des vins artisanaux, naturels, vivants.
Qu’un vin soit artificiel plutôt que naturel est moins dangereux pour la santé que pour la morale collective. Aujourd’hui, l’essentiel de ce que nous mangeons et buvons est propre, normé, banal, figé. On l'avale sans y penser, sans attention, sans conscience. L’ennui règne. La table est pourtant un marqueur social. Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es.
Dans la tradition juive, les Maximes des Pères affirment qu’on ne connaît vraiment un homme qu’en trois circonstances : sa poche, sa colère et son verre. Le choix d’une boisson révèle un état d’esprit, parfois une psychologie. Contrairement à ce que pensent nombre de ceux qui investissent dans le vin au nom du « m’as-tu vu », celui-ci parle moins de ce que nous avons que de ce que nous sommes, il décrit moins nos accessoires extérieurs que notre contenu intérieur.
Vin-passion contre vin-pognon
Comme toute passion, celle du vin donne un sens supplémentaire à la vie. Rien n’est plus triste que de perdre une passion — ou de la remplacer par une imitation sociale. Le vigneron suisse Christophe Abbet raconte que ce sont ses passions pour le minéral et pour le naturel qui l’ont conduit au métier de vigneron. Avec de telles motivations, on produit nécessairement des vins sincères. Il en va autrement lorsqu’on entre dans le vin par goût du luxe ou du prestige.
Or le vin est devenu un instrument de paraître. Sur les réseaux sociaux, combien de comptes exhibent des bouteilles rares ou à la mode tels des trophées ? Certains veulent moins être ce qu’ils boivent que paraître ce qu’ils boivent. Les grands crus deviennent des bijoux au service de la distinction sociale. On les ouvre dans la confusion de dîners mondains où l’on parle davantage que l’on ne goûte.
Lorsque le statut d’un vin n’est que social, il ne vaut plus rien. Les belles bouteilles trahies par ceux qui les exhibent ressemblent à ces volumes de la Pléiade achetés pour être vus et non pour être lus.
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