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VinoPhilo
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À la table de Rayas

Friedrich Nietzsche, Albert Camus et moi-même sommes aujourd’hui les invités d’un philosophe important : Rayas. Il nous enseigne la vie, la vraie, celle qui vaut la peine d’être vécue. À condition de s’autoriser les plaisirs et les joies du corps et de l’esprit. Ensemble, nous apprenons que la philosophie n’est pas anecdotique puisqu’elle enseigne à l’homme comment vivre bien dans un monde absurde.

Nietzsche souhaite nous montrer « Comment philosopher à coups de marteau », comme l’indique le sous-titre du Crépuscule des idoles. Ce marteau est celui du démolisseur, qui souhaite détruire toutes ces idoles qui nuisent à la vie, qui régentent l’existence. C’est aussi le marteau du philosophe-médecin, car il faut déjà ausculter ces croyances, constater qu’elles sonnent creux, qu’elles sont des signes de décadence, avant de songer à les casser et à les remplacer par des valeurs plus fécondes et vivifiantes. Mais peut-être est-ce surtout le marteau du sculpteur, qui donne forme à la matière brute. Un avenir propice au surhomme est à créer. On rétablit en particulier la connexion entre la vie et ses manifestations symboliques, entre la physiologie et la psychologie.

L’âme, l’esprit, la raison, dieu et tous les concepts moraux des décadents ont méprisé ce monde-ci, terrestre, et ruiné physiologiquement les êtres humains. Le marteau est ce qui sert à reconstruire l’homme et sa vie, à leur redonner la puissance perdue, la grande santé.

Dans un monde absurde, à l’étrangeté inquiétante, silencieux, ne répondant pas à nos questions, il est tentant d’aller voir ailleurs, d’imaginer des univers parallèles plus commodes, moins effrayants. On peut renoncer, se résigner. On peut aussi vouloir le vouloir-vivre, ne pas abandonner le monde et la vie, et édifier sur Terre, hic et nunc, de grandes et solides structures existentielles. La mort de Dieu ouvre l’horizon des philosophes et des esprits libres, car elle permet l’espoir de fonder un univers totalement neuf. Le marteau permet de renverser les valeurs.

La vie est affaire de volonté

Avec Nietzsche, mais aussi avec Arthur Schopenhauer pour qui penser le monde comme un système rationnel revient à succomber à la niaiserie superficielle de l’optimisme, on convient que la réalité, débarrassée des oripeaux et des fards de l’idéalisme, est foncièrement « effroyable et problématique », que l’existence est tragique, absurde, qu’elle n’a pas de sens en soi, tandis que les passions et la volonté ne cessent de se contredire. Cela ne saurait justifier de renoncer à vivre, nous dit Rayas. Au contraire, il faut vivre pleinement en cessant de se poser des questions à la fois inutiles, paralysantes et déprimantes. Sans doute mourrai-je bientôt, la Terre brûle-t-elle, l’homme s’auto-détruit-il, la bêtise et la haine galopent-elles partout, le progrès n’est-il qu’une vision de l’esprit et des peuples entiers se soumettent-ils servilement à des dictateurs aussi imbéciles qu’ils sont méchants.

Mais, à cet instant, j’ai devant moi une bouteille de Château Rayas et je sais que je vais vivre une expérience formidable, que mon corps va se remplir de chaleur et de lumière et que, malgré tout, la vie vaut d’être vécue pour profiter de tels moments d’extase sensuelle et subjective. La réalité est aussi tragique en ce que la vie est fondamentalement et irréductiblement affaire de volonté. Et la volonté peut surpasser de grands obstacles, notamment ceux qui tentent d’interdire les plaisirs et les joies du corps et de l’esprit. Quant au sens, il est en haut de la montagne et nous devrions tous être des Sisyphe heureux qui ne se plaignent pas de ne jamais atteindre le sommet — ou d’en redescendre systématiquement.

Le savoir-vivre est l’enseignement essentiel de Rayas

Le sens est à reconstruire en permanence, car il s’échappe sans cesse. Nous sommes vivants, nous existons sans savoir pourquoi, sans qu’il soit nécessaire de savoir pourquoi. Nous sommes des corps plus que des consciences. Il faut être lucide et, surtout, il faut dépasser la lucidité. L’artiste, le créateur, tout grand homme est d’abord et avant tout un grand vivant au tempérament affirmateur. Son savoir-faire n’est rien sans son savoir-vivre.

Contre la volonté de néant qu’est le nihilisme, face aux forces réactives, c’est Zarathoustra qui décrit la volonté de puissance tel un mouvement propre aux manifestations de la vie, à la fois dynamique et créateur. Il déclare : « Où j’ai trouvé du vivant, j’ai trouvé de la volonté de puissance ». La vie ne se définit donc pas dans son sens biologique ni dans son sens vitaliste. Elle n’est pas un fait de nature, mais d’ordre éthique et esthétique.

On peut être parfaitement vivant et en bonne santé biologiquement, du point de vue du fonctionnement des organes du corps humain, mais vivre mal et être en mauvaise santé en ce que l’on n’existe qu’à travers des canons socio-culturels, des croyances, des modes et des dogmes qui interdisent absolument toute libre expression de la personnalité et toute jouissance décomplexée du corps. On ne peut pas définir plus exactement la vie, car cette délimitation serait contraire à la diversité, à l’ouverture, à l’incertitude, à l’indétermination et au dépassement consubstantiels à sa nature.

Voici l’enseignement de Rayas : la vie est ce qui manque cruellement à la philosophie. Par exemple, Michel Onfray, dans Le Ventre des philosophes, peut trouver « dommage que de cette belle mécanique artificielle qu’est l’œuvre de Hegel il faille déplorer l’absence de l’essentiel : les larmes, le rire, le vin, les femmes, la nourriture, le plaisir ». La philosophie sensuelle et la vinosophie, redonnant toute leur place au corps et aux sens, renouent avec la vie dans ce qu’elle a de plus naturel et de plus concret. Pour elles, manger un faux-filet de bœuf grillé avec des pommes dauphines, une sauce aux cèpes et un verre de vieux Cornas de Guillaume Gilles ou Alain Voge est évidemment un acte philosophique en ce qu’il exacerbe l’intensité vitale et la jouissance existentielle d’un individu. On se sent vivant lorsqu’on prend du plaisir. Or le mot plaisir est peu apprécié par les philosophes traditionnels, qui préfèrent ne pas l’évoquer, éviter d’y penser et se concentrer sur tout un tas de spéculations plus « nobles » et « dignes » car abstraites et complexes — ils oublient toute l’artificialité et la contingence de la relation qui a été nouée entre noblesse et dignité philosophiques, d’une part, et abstraction et complexité, d’autre part.

Réconcilions pensée et plaisir, philosophie et joie de vivre

Rayas s’étonne que le plaisir sensuel gêne et trouble les philosophes. Ne pourraient-ils pas, au contraire, en faire l’éloge tout en dénonçant les faibles, les malades, les névrosés, les haineux qui combattent les voluptés et les joies matérielles ? La vinosophie, philoso-vie, s’élève contre le tempérament paulinien, judéochrétien et platonicien qui s’exprime dans le ressentiment, le dégoût de soi, du monde, du réel et de la vie. Il est difficile de comprendre que l’on puisse avoir peur du plaisir ; et pourtant la philosophie est depuis longtemps dominée par des courants castrateurs et inhibiteurs. N’est-elle pas capable de procurer du plaisir, lorsqu’elle se fait belle humeur et gai savoir ?

C’est l’homme lui-même qui écrit son histoire, il est libre — bien que souvent aliéné, certes. Il en va de même s’agissant de l’histoire de la philosophie. Rien n’est gravé dans le marbre. Et quand bien même tel serait le cas, le marbre peut se briser, au besoin en employant le marteau nietzschéen. Toutes les contestations visent un avenir meilleur, une vie meilleure. La contestation par la vinosophie a pour but un avenir philosophique et une vie philosophique meilleurs.

Au final, toutes les luttes convergent dans le souhait d’une joie de vivre profitant au plus grand nombre et d’une élévation du niveau de vie — qui dépend autant du pouvoir de jouir ou encore du pouvoir de penser que du pouvoir d’achat. L’homme est né libre et partout il recherche le plaisir et la joie. À travers tous ces questionnements, et à travers la philosophie comprise dans son sens le plus général, c’est tout le problème du sens de la vie qui est posé. Sans doute des philosophes se sont-ils intéressés à cette énergie qui traverse les corps, la traduisant intellectuellement par l’impetus, le conatus, l’élan vital, le vouloir vivre, la libido ou les flux, mais a-t-on bien saisi ce que signifie vivre, au sens le plus brut et le plus simple ?

La jouissance sensuelle est notre moteur

Épicure nous invite à éradiquer en nous le désir, tout ce qui n’est pas indispensable non pas à la vie mais à la survie, car la vie ne se réduit pas, comme chez les animaux, à une alternance permanente entre le sommeil et l’alimentation. Chez l’homme, c’est le plaisir sensuel qui rend vivant, répond Rayas. Brillat-Savarin a montré que les aliments se transforment en vitalité, permettant de compenser la déperdition d’énergie consubstantielle à l’existence, et que ce besoin de se nourrir a été élevé au rang d’art, augmentant d’autant la vitalité du gastronome. D’un manque et d’un désir on fait un plaisir, une source de réjouissances.

Quant aux ascètes qui se contentent du minimum « vital », ce sont en réalité des morts-vivants. Ils veulent dresser les hommes sans se rendre compte qu’ils sont plus bêtes qu’eux. Les platoniciens et tous les hostiles à la chair et aux sens sont inhumains. S’ils croient pouvoir trouver le bonheur sans plaisir, ce n’est que parce qu’on les a endoctrinés et manipulés. Certes, le bonheur et l’eudémonisme ne sont pas le plaisir et l’hédonisme, art de vivre et fait d’être heureux ne se rejoignent que par accident, non par nature ; certes, on peut être en accord avec soi-même, trouver l’ataraxie par des moyens spirituels ou autrement intellectuels, avoir le sentiment que sa vie a un sens et que l’on va dans ce sens ; mais il est difficile de concevoir qu’une vie dépourvue de plaisirs sensuels puisse être réellement heureuse, pleinement accomplie, totalement satisfaisante.

Aimer le monde et la vie au point d’en désirer le retour éternel

« Ce qui importe, dit Nietzsche, ce n’est pas la vie éternelle, c’est l’éternelle vivacité ». Albert Camus commente : « Nietzsche paraît être le seul artiste à avoir tiré les conséquences extrêmes d’une esthétique de l’absurde, puisque son ultime message réside dans une lucidité stérile et conquérante et une négation obstinée de toute consolation surnaturelle ». Dès lors, il faut aimer le monde et la vie au point d’en désirer le retour éternel. Cela vaut pour tous et déjà pour le philosophe.

Une œuvre écrite sans vie philosophique correspondante, la cautionnant et l’exemplifiant, ne mérite pas une seconde d’effort de la part du lecteur. La sagesse se vit plus qu’elle se dit. Celui qui écrit des textes philosophiques et adhère pendant toute la durée du nazisme au NSDAP est un philosophe nazi. Celui qui est raciste et écrit des romans est un romancier raciste. Celui qui pense et boit du Rayas est un penseur rayiste. Il n’y a pas plusieurs moi dans la même personne, sauf si elle est schizophrène. Et rien n’interdit de lire un philosophe nazi ou un romancier raciste, ni d’ailleurs d’apprécier ce qu’on lit, mais mieux vaut savoir qui on lit — et savoir qui on boit, comme y invite Sébastien Barrier.

Un philosophe tel que Rayas est philosophe 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, y compris dans ses actes les plus ordinaires et insignifiants. Rien n’importe plus que l’intime relation entre théorie et pratique, réflexion et vie, pensée et action. Platon n’est pas moins philosophe quand il veut brûler les œuvres de Parménide, quand il s’en prend avec véhémence à l’hédonisme, quand il courtise Denis de Syracuse, quand il crée l’Académie, quand il rédige des œuvres dramatiques, quand il s’adonne à la lutte ou quand il meurt subitement en plein repas de noces, à l’âge de 81 ans (le carré de 9), que lorsqu’il écrit son Phèdre, son Gorgias ou son Parménide.

Vie, philosophie, philoso-vie, c’est tout un. La vie nourrit l’œuvre, qui nourrit la vie en retour. Les actes influencent les pensées, qui influencent les actes. L’œuvre d’un homme ne devrait d’ailleurs pas se réduire à ses écrits mais comprendre aussi ses comportements et leur relation avec ces textes. Montaigne en fit l’expérience : il montra que, lorsque je produis un livre, celui-ci me constitue en retour et n’est pas dissociable de mon être.

« Ainsi, boire un verre de vin vivant, c’est, au plus haut point, un acte philosophique », nous dit Rayas tout en nous invitant à prolonger un petit peu l’apéritif.