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Le Cercle des vinosophes
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Vive les vins brisats de Terra Alta !

Vous connaissez mon amour pour les vins oranges. Ils sont, à mon goût, à peu près inégalables : expression du terroir, finesse naturelle, dimension gastronomique… Pourtant, bien qu’ils comptent parmi les plus anciens et les plus naturels des vins que la Terre ait portés, nulle appellation protégée ne leur était jusqu’à présent dédiée.

Bien sûr, en Géorgie, les vins ambrés, au terme de longues macérations pelliculaires en kvevris, sont traditionnels. Les appellations géorgiennes autorisent de facto ces pratiques — ou plutôt elles ne les interdisent pas. Mais la pratique précède et dépasse la notion administrative d’appellation.

En Allemagne, en Autriche, en Italie ou en Espagne, les vins oranges sont désormais incontournables. Mais ils échappent au régime des appellations protégées. En France, on les inscrit dans une catégorie fourre-tout : « Vin de France ».

Une première appellation protégée dédiée aux vins oranges

Terra Alta est aujourd’hui une heureuse exception. Certes, on peut vivre de glorieuses aventures bachiques loin des AOP et des carcans administratifs. Il faut néanmoins saluer la convergence du droit et de la pratique.

Depuis 2022, dans la DO Terra Alta, les vins oranges sont explicitement reconnus (et encadrés…). Dans le cahier des charges, on parle de vins brisats (mot catalan désignant les peaux, les rafles et les pépins). Le cépage est majoritairement le grenache blanc, emblématique de l’appellation.

En Catalogne, et plus particulièrement dans la région de Terra Alta, on produisait historiquement les vins blancs avec une macération prolongée des peaux. Mais la modernisation-mondialisation est passée par là, on a planté des cépages internationaux, et on s’est focalisé sur les vins blancs vifs et les rouges puissants, comme partout ailleurs. Le style brisat est tombé en désuétude. Mais il devrait revenir au premier plan grâce à la reconnaissance juridique et, surtout, parce que la Catalogne est aujourd’hui un bastion des vins nature, attirant toujours plus d’aventuriers-vignerons.

Le président de la DO Terra Alta, Joan Arrufi, explique à la revue Decanter : « De nombreux vins de ce type vont prochainement arriver sur le marché, car beaucoup de vignerons reviennent à ces pratiques. Nous avons souhaité les inclure dans la révision du cahier des charges afin de refléter à la fois l’histoire de notre région et son évolution, et aussi parce qu’il est clair pour nous que l’intérêt du public pour ces vins explose ».

Puis une seconde reconnaissance officielle

En Slovénie, les blancs de macération font partie du patrimoine viti-vinicole. Mais ils ne sont pas consacrés explicitement dans les textes. De l’autre côté de la frontière, dans le Frioul-Vénétie Julienne, la situation a longtemps été la même : une zone historiquement centrale pour les macérations de cépages blancs, mais sans dimension officielle. Au point que les étiquettes affichaient souvent « vino bianco ».

En 2024, l’appellation Collio a suivi le même chemin que Terra Alta. Le Consorzio Vini Collio a intégré la catégorie des vins oranges dans le cahier des charges, permettant aux producteurs tels que Josko Gravner, Saša Radikon ou Dario Prinčič d’inscrire la mention « Collio DOC vino da uve macerate » sur leurs étiquettes. Chose intéressante, le temps de macération pelliculaire est défini : au moins sept jours.

Ici aussi, les blancs de macération sont une très vieille tradition, qui n’a d’ailleurs jamais été oubliée puisqu’ils représentent aujourd’hui encore 5 % de la production totale. Une telle reconnaissance permet de croire encore en des appellations protégées non perverties, ne jouant pas un autre rôle que celui pour lequel elles ont été créées : affirmer l’identité vinicole d’un territoire en le ramenant à ses racines. Pas de cépages « améliorateurs », pas de techniques œnologiques standards, pas de normes inutiles.

Quand l’orange dérange

En France notamment, les vins oranges ou ambrés mettent le doigt là où les appellations sont les plus fragiles. Ces vins sont divers : cépages, terroirs, durée de macération allant de quelques jours à un an, infusion plutôt que trituration, interventionnisme minimal, pas ou peu de soufre ajouté… La liberté d’expression — le premier des droits du vin — est jalousement préservée chez les oranges. La plupart sont des vins nature dont on sait combien leur capacité à dire précisément l’état d’un lieu et d’un climat attente à la « typicité » des appellations. Ce n’est pas paradoxal : cette « typicité » se rapporte à la technique plus qu’au terroir. Les AOP reposent sur la prévisibilité, la répétabilité et le goût qui rassure.

En outre, les cahiers des charges sont très manichéens : blanc ou rouge, sec ou oxydatif, tannique ou non, limpide ou trouble. Un vin orange n’est ni blanc ni rouge, mais plus proche du blanc tout en étant tannique, et plus ou moins oxydatif, plus ou moins trouble. Les standards œnologiques achoppent sur ce nouveau monde qui s’ouvre devant les œnophiles intrépides et les vignerons sans attaches. C’est pourquoi, lorsqu’une appellation s’intéresse à ces jus iconoclastes plutôt que de leur tourner le dos, cela mérite d’être signalé.

Mes chers vins oranges dérangent les tenants de l’orthodoxie vinicole. Pourtant, dans les restaurants gastronomiques, ils deviennent incontournables à mesure que les sommeliers reconnaissent leurs immenses qualités gastronomiques — ils sont capables de mettre en lumière et de dynamiser à peu près tous les plats, qu’ils soient à base de viande, de poisson ou végétariens, grillés ou en sauce, seuls les desserts leur résistent. C’est un nouveau monde qui s’offre à nous, pour peu que nous soyons un tantinet curieux et ouverts d’esprit. Mais le rôle des appellations n’est pas de faire le jeu de la curiosité ou de l’ouverture d’esprit, ni celui de l’originalité ou de la créativité.

Le vin orange rappelle que l’histoire du vin n’est pas celle racontée par les appellations protégées. Ce sont les vignerons et les terroirs qui font les vins. Or on élabore de plus en plus de blancs de macération parce que, pour faire du « vrai vin », avec un minimum d’interventions et sans recourir aux levures en sachet et autres prodiges de l’œnologie, les pellicules des raisins sont de précieux alliés — elles portent la microbiologie du lieu et délivrent des polyphénols aux vertus protectrices et rafraîchissantes.

L’avenir sera orange

Les vins oranges ne sont pas consensuels, pas conformes, pas uniformes, ils peuvent dérouter, perturber, désorienter. Les goûteurs-cracheurs seraient d’ailleurs bien en peine s’ils devaient les noter. Ces vins demandent du silence, du temps long, de l’attention sans attentes, la pleine conscience qui permet d’accéder aux détails. Alors on peut espérer lire dans leur subtilité, dans leurs infinies nuances. Ils sont intenses, mais jamais puissants. En moyenne (en particulier à prix équivalents), en termes d’élégance, d’harmonie, d’énergie, de complexité, de profondeur et de caractère, ils surpassent les vins blancs (souvent trop légers, parfois trop variétaux) et les vins rouges (souvent trop puissants, parfois trop boisés).

Avec ces vins oranges-ambrés, le pouvoir revient du côté des vignerons et des buveurs. C’est le vigneron qui décide de sa manière de travailler à la vigne et à la cave. Et le buveur seul peut dire si ce vin est bon pour lui, en répondant à la seule question qui vaille : « Est-ce qu’il me fait du bien ? ». Le bon goût n’est plus dicté par des institutions ou des autorités lointaines. Le conformisme n’a plus sa place. Le vin, ce ne sont plus des normes à suivre mais des expériences à vivre.

L’orange interroge donc le vin à plus d’un titre. Des leçons de vie en bouteille. Voilà pourquoi il faut saluer les efforts précurseurs de l’appellation Terra Alta. ¡Viva Terra Alta! Je fais mes bagages sur le champ ! Direction la Catalogne, terre de tous les possibles pour les enfants de Bacchus — les « Brutal », les plus naturellement naturels de tous les canons, ne sont-ils pas catalans* ?


* En 2008, en réaction à des journalistes qui leur disaient que leurs vins étaient « brutaux », Laureano Serres, Joan Ramon Escoda, Anthony Tortul et Rémy Poujol, quatre vignerons de Catalogne et du Languedoc, décidèrent de fonder la « Brutal Wine Corporation », autrement dit d’élaborer chacun une cuvée dite « brutal », avec une étiquette singulière créée dans la nuit qui suivit. Aujourd’hui, chacun est libre de s’approprier le nom et le visuel « brutal ». De nombreuses cuvées « Brutal » sont apparues, en Espagne et en France, mais aussi en Italie, en Allemagne, en Autriche ou en Slovénie. Divers bars à vin tendance « nature peinture » se sont également approprié le ton et les intentions « brutal ».

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