Encourageons l'indépendance
On peut être tenté de rechercher ce que le marché réclame et de répondre à la demande. On peut aussi s’en moquer, ignorer les effets de mode comme le poids des traditions, suivre son instinct et ses envies. Il n’est pas de vins libres sans vignerons heureux ni de vins heureux sans vignerons libres. On ajoutera qu’il n’est pas de vins libres ni de vignerons heureux sans dégustation hédoniste.
D’un côté, la dégustation analytique, les marchés, les laboratoires, la chimie et les paramètres techniques que l’on ajuste afin de rendre tous les vins et toutes les appellations protégées rigoureusement identiques ; de l’autre, la dégustation hédoniste, les chais artisanaux, la terre et les raisins qui s’expriment librement, sans fard, sans censure, sans dictature technocratique, sans oppression consumériste.
Promouvons les entreprises vertueuses
Un individu ne peut s’émanciper que s’il prend conscience de ce qui se passe en lui lorsqu’il mange et boit. Or, si les valeurs qui animent les vignerons heureux et les méthodes qui en découlent les comblent de bonheur — ils sont en accord avec eux-mêmes, avec leurs enfants et avec l’humanité, avec leurs terres et avec la Terre —, leur joie est diminuée par l’incompréhension ou la méconnaissance de ceux qui imaginent que l’essence de tout produit culinaire correspondrait à ce qu’il est dans les supermarchés et dans les temples de la société de consommation-mondialisation.
Les vignerons « nature » travaillent proprement, n’abîment ni la santé de la terre ni celle des hommes, avec une cohérence et un engagement écologistes et humanistes totaux, mais ce n’est pas leur travail de se faire connaître ni de diffuser leurs idées, de chercher la lumière ni de soutenir médiatiquement leurs causes, et c’est pourquoi il importe qu’ils aient derrière eux des journalistes, des philosophes et même, pourquoi pas, des « influenceurs » des temps modernes.
Ces vignerons aimeraient que la dimension axiologique et éthique de leur travail soit mieux comprise et, par suite, davantage reconnue et soutenue. Les vinosophes œuvrent en ce sens. Ils font savoir que c’est un gouffre qui sépare les réalisations d’une nature respectée et préservée des productions standardisées, sans saveur ni caractère, par lesquelles les anthropocentriques affirment « la nature nous appartient, nous pouvons l’exploiter à notre guise, l’industrialisation de l’agriculture est un progrès ».
Buvons des valeurs
Les vinosophes partagent certaines valeurs. Mes textes s’inscrivent dans ce mélange de colère et d’espoir qui les anime, notamment à l’aune des réponses qu’il reste à apporter aux défis écologiques et sociétaux les plus brûlants. Ils font de notre lien au vin un miroir de notre engagement écologique, de notre rapport à l’agriculture qui nous nourrit et finalement des pistes sur lesquelles nous sommes prêts à nous aventurer pour affronter les bouleversements sociaux, pour ne pas dire civilisationnels, les plus contemporains. Nous buvons des valeurs autant que des saveurs. Aujourd’hui, chaque verre servi est un acte chargé de sens, une manière tangible et sincère d’habiter le monde. Déguster en pleine conscience un vin vivant, c’est s’engager. Surtout, c’est être vivant soi-même. Existe-t-il plus beau parti que le parti de la vie ?
La vinosophie est un rappel à la nature terrestre et à la nature humaine. Son individualisme dionysiaque fréquente l’écologisme, prenant conscience qu’une croissance infinie n’est pas possible dans un monde fini et déplorant les effets négatifs du productivisme sur les écosystèmes et sur le goût des aliments. Mutiler la nature aujourd’hui, c’est attenter à l’avenir — quand l’homme actuel met le feu à la maison de l’homme de demain. Il en résulte un engagement pour un monde anti-productiviste et décroissant ou, du moins, en faveur d’un développement durable prenant ses distances avec la société de consommation par laquelle l’homme se suicide.
Délaissons la matérialisme, quittons le confort à outrance, renouons avec la simplicité volontaire, cessons de faire de la consommation de biens manufacturés la panacée d’une vie d’homme — cela tout d’abord en refusant les vins techniques, industriels et « bling-bling », conventionnels tant par leurs profils gustatifs convergents que par leurs méthodes de production rationalisées, et en agissant par le goût, en savourant quelques verres de vin naturel et vivant, ce porte-étendard de l’agriculture paysanne, cette parole de la Terre et du Soleil que nous transmettent les vignerons heureux.
Ces derniers sont des hommes à l’humanité pleine et entière, des êtres à la sensibilité exacerbée, guidés par la passion et non par l’argent, ayant les pieds sur terre et les mains dans la terre, qui chérissent leurs vignes et leurs terroirs, qui acceptent les caprices du climat, qui accompagnent mais qui ne dirigent pas, qui soignent mais qui ne corrigent pas, qui donnent à voir et à boire le mélange unique d’un lieu et d’un temps. Leurs canons, vertueux autant que délicieux, audacieux autant que courageux, enivrants de sincérité et de justice, sont des jus affranchis des prescriptions de l’agro-industrie, qui ne sont pas les simples produits d’additions et de soustractions œnologiques, qui ne prennent pas la tête au sens propre comme au sens figuré.
Sauvons l’intuition, l’imagination et la spiritualité
La rationalisation, la scientifisation et l’industrialisation s’accompagnent d’une perte de sens, d’un effondrement des valeurs, d’un déclin de l’harmonie globale et d’une robotisation des hommes, tant dans leurs vies professionnelles que dans leurs vies personnelles. L’intériorité, la spiritualité et la créativité sont dévaluées, voire effacées, au profit de tout ce qui se calcule ou se mesure. La science, en évacuant toute dimension surnaturelle, bride l’intuition, atrophie l’imagination et interdit la surprise. C’est cette évolution déshumanisante que combattent la dégustation hédoniste et en pleine conscience, les vins libres et énergiques, les vignerons heureux et intrépides, le sensualisme bachique et l’individualisme dionysiaque.
On vivote à peine lorsqu’on est oppressé ou paralysé par un système basé sur le calcul et le contrôle. On préfère évidemment goûter un vin souverain, indépendant des normes, des calculs et des contrôles, qu’un vin savamment calculé et précisément contrôlé, synonyme de « cage de fer gustative ». Technique et efficacité sont les valeurs-phares des sociétés industrielles. Cela se traduit, dans l’univers vinique, par les méthodes systématiques des œnologues et les fiches de dégustation non moins systématiques des experts-analystes. Les vins, vignerons et dégustateurs libres, sensualistes et individualistes prennent leurs distances par rapport à la rationalisation, à l’efficacité et à la valeur argent.
Militons pour la diversité et l’originalité
La technique, quand elle imprègne le vin ou toute autre chose, avilit l’homme, physiquement et mentalement. Or, trop souvent, on fait du vin comme on produit des sodas, avec une parfaite maîtrise des paramètres techniques et, par suite, des qualités organoleptiques du produit fini. On corrige, on rectifie, on ajuste. Il ne reste plus aucune place pour tout ce qui fait la magie du vin. Tout se ressemble, tout est standardisé, banalisé, nivelé. Le ventre mou grossit jusqu’à l’obésité maladive. Et les appellations protégées par le droit, globalement, jouent le jeu de la typicité, comme si une AOC était une marque, en empêchant que les terroirs s’expriment vraiment.
Les cahiers des charges des appellations, le plus souvent, autorisent, et parfois même encouragent, les manipulations œnologiques et l’ajout d’intrants qui garantissent un goût constant mais coupent le vin du terroir qui, lui, varie dans l’espace et dans le temps. Boire un vin de lieu, naturel et vivant, en Vin de France, c’est-à-dire hors des appellations protégées, c’est un acte militant, dans l’esprit de la désobéissance civile — la résistance à l’oppression est inscrite dans la Constitution à travers l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Vive les divergents !
Attaquons le système à coups de canon
Les vins libres et vivants ne sont compatibles avec aucun des cadres du système actuel (chimie moderne, œnologie réflexe, agro-industrie, INAO, cahiers des charges, grands réseaux de distribution etc.). D’ailleurs, ce système traite ces vins tels des sans-papiers et considère ceux qui les font tels des marginaux, des bohémiens ou des troubadours qu’on ne saurait prendre au sérieux. Dès lors que cette minorité devient trop visible — aujourd’hui, un néo-vigneron sur deux, un néo-caviste sur deux et un néo-bar à vin sur deux adoptent immédiatement une approche « nature » —, cela dérange les uns (les conservatistes-traditionalistes au goût formaté) et éveille la curiosité des autres (les progressistes-écologistes au goût indépendant).
Finalement, comprenant que la voie institutionnelle est et sera toujours insuffisante, montrons par nos actes, avec tous les vinosophes et tous les individualistes-sensualistes, que c’est uniquement en modifiant nos modes de vie et modes de pensée que nous pourrons nous libérer de l’aliénation technicienne et sociale. Acte fondateur, commençons par savourer librement des vins libres, énergiques et singuliers, empreints de finesse naturelle et d’élégance spontanée. Je suis ce que je bois.
L’apéritif à base de vins naturels, à base de vins de lieux ou d’artistes, est une pratique à grande dimension philosophique et à forte résonance politique, traduisant le refus de ce que l’homme a fait de pire au monde comme à lui-même. Rejetons la dégustation analytique et les vins techniques, comme tous les produits techno-industriels qui participent à la robotisation de l’homme et à l’écrasement des identités individuelles.
Si les valeurs que nous défendons sont aussi les vôtres, rejoignez à votre tour la communauté des vinosophes.
Vous pouvez devenir acteur de la vinosophie en signant le Manifeste des vinosophes et la Déclaration des droits du vin.
Vous soutiendrez ainsi un projet éditorial indépendant et inédit au service des vins vivants, des vignerons heureux et des dégustateurs hédonistes.
Pour que vivent les voix libres du vin.
