Cartouche, par Warren Truchon et Maïté Perrocheau (Les Errances)
Anjou
2024, grolleau 100 %
Dégusté le 21 janvier 2026 à 14 heures
En tant que jurassien, je vois toujours d’un bon œil les cuvées illustrées par un sanglier — elles sont nombreuses, cela me surprend à chaque fois ; j’ai même, un jour, entrepris d’en faire la collection. Ici, l’animal s’est brossé les poils et a revêtu un costume trois pièces. Pour faire honneur au bon jus de raisin qu’il s’apprête à déguster ? Il est attablé, dans une brasserie ou un café, et semble savourer l’instant.
En bouteille, notre sanglier, appelons-le Cartouche, devient un 100 % grolleau. Ce doux cépage tourangeau est capable de tenir la dragée haute à bien des concurrents dès lors qu’il s’agit d’être friand, « souple et fruité ». Ses raisins, à la peau bleutée et au jus abondant, sont une promesse de buvabilité. 11 % d’alcool dans les vins, rarement plus, ce qui en fait un cépage d’avenir. Certes, sa surface a été divisée par cinq depuis 1960, mais gageons qu’il retrouvera très vite de l’allant. Il est déjà très prisé des vignerons nature. « Gourmand et léger, le grolleau est le cépage ligérien de ce siècle », affirment Catherine et Pierre Breton.
Mon grolleau-sanglier du jour, c’est du 100 % pur jus de raisin issu de vignes plantées sur des terroirs de schiste. On le doit à Maïté Perrocheau et Warren Truchon, des Errances, jeune domaine fondé en 2017 du côté de Bellevigne-en-Layon (existe-t-il un village aussi bien nommé ?). Maïté et Warren font le pari d’une slow life pérenne et d’un engagement sincère et sain. Ils misent sur la permaculture, favorisant la diversité des plantes, de la faune, de la vie en général. Leur credo est celui du non-interventionnisme couplé à un accompagnement méticuleux.
Vinification naturelle, macération semi-carbonique d’une dizaine de jours et élevage en cuve béton durant six mois, telle est leur recette. Ce vin tout jeune frétille sur la langue, il est juteux comme jamais, il glisse, avec des tanins si poudrés qu’on aimerait se les appliquer sur la peau. C’est un jus éclatant, croquant et craquant, magnifique de fraîcheur et de fruit. Épicé aussi — il me rappelle, par certains côtés, le pineau d’aunis, ce cépage que j’aime tendrement et dont je vous reparlerai forcément. Son énergie galvanise. Elle me donne le moral, j’ai envie de faire la fête, tout de suite !
Vin de comptoir ou vin de copains, appelez-le comme vous voulez. Il va droit au but, droit au cœur. Il réchauffe sans prendre des pincettes, sans fioritures. Pas besoin d’un master en dégustation pour comprendre qu’il fait du bien à l’homme. Il est capable de réjouir le pessimiste et de réconforter le déprimé. Pas besoin d’un protocole long et lourd pour le servir, on pourrait presque le boire au goulot — il le mérite. Et dire cela n’est en rien péjoratif : j’ai déjà bu au goulot, avec mon ami Jiji, quelques bouteilles ; nous en gardons des souvenirs mémorables de partage, de sensibilité exacerbée et de discussion attisée par le feu bachique.
Il y a de la joie dans ce vin, tout simplement. La joie du partage et de la convivialité. Je me dis que, tout de même, des retrouvailles, un apéro ou tout autre temps festif perd de sa superbe si un beau vin de fruit ne l’accompagne pas.
Cartouche, c’est le vin désarmant par son évidence. Il a cette assurance tranquille des êtres libres. Il sait exactement où est sa place. Un vin nu — au point que Warren et Maïté ont fait le choix d’une bouteille en verre blanc. Pas de maquillage, pas d’esbroufe. Mais une présence honnête et précieuse. Il est là. Comme immédiatement indispensable. Il n’y a rien à expliquer, tout est à éprouver. Commencer à en parler, c’est déjà le trahir. Cartouche s’adresse au corps et au cœur. Il ne délivre pas d’ivresse mais de la justesse. Il est juste avec la vie, dans toutes ses dimensions. Il sait s’effacer tout en ayant immensément coloré l’instant. Quelle prouesse !
Voici bel et bien un vin d’errance : il refuse les lignes droites, les rails, les trajectoires imposées. Il avance par intuition, par ajustements successifs, avec pour seul principe la fidélité au vivant. Il refuse toute contrainte technique et tout dogmatisme. Définitivement, je comprends qu’il n’est pas de vigneron heureux sans vin libre — et réciproquement.
À peine le temps d’écrire ces quelques lignes, la bouteille est déjà terminée. Notre sanglier regagne sa forêt en titubant légèrement, le sourire jusqu’aux oreilles.
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