Luttons contre l’artificiel et le superficiel

Il y a la mode des sodas, symboles de la standardisation mondialisée et du nivellement par le bas, et le monde des vins dont chacun possède sa propre personnalité. Les vinosophes refusent qu’on les cultive comme des poireaux ou qu’on les élève comme des moutons. À chacun de sculpter sa propre statue, de faire de sa vie une œuvre d’art, de devenir qui il est.

À l’ère de l’artificialisation généralisée, à l’ère du règne du superficiel, à l’ère des « followers de Panurge », à l’ère des « influenceurs » influencés, à l’ère de la crédulité et du suivisme, à l’ère de la brutalité sommaire et servile, à l’ère des deep fakes, à l’ère des livres sans auteurs et des films sans acteurs, à l’ère du divertissement sans art, alors que semble sonner la fin de l’histoire, la vinosophie emprunte un chemin humaniste paradoxalement iconoclaste, celui de la sensibilité esthétique et axiologique, artistique et idéologique, matérielle et spirituelle, sensuelle et subjective, celui de la souveraineté individuelle, celui de l’esprit sain dans un corps sain, celui des dégustateurs, vignerons et philosophes libres, sincères et « nature » — qui se fient à un principe simple, à la suite de Montaigne : « Mon métier et mon art, c’est vivre ».

Dans un monde où les extrémismes en tous genres triomphent, où l’on ne connaît plus la sagesse, la dialectique et la modération héritées de Socrate, où la beauté d’Aristippe est incomprise, où la philosophie n’a plus droit de cité, où le dogmatisme et le conformisme triomphent, où l’on se rue sur les autoroutes du simplisme populiste, la vinosophie devient, avec d’autres efforts existentialistes et humanistes, un enjeu vital. Avec les mouvements Slow Food et Slow Wine, elle délivre des leçons de philosophie pratique.

La gastronomie est essentielle dans la lutte contre les maladies civilisationnelles, que les troubles soient physiques ou psychologiques. Elle fait d’un besoin biologique un art majuscule et donne du sens par les sens.

Faisons de nos vies des œuvres d’art

Les coups de canon vinosophiques peuvent nous aider à exister pleinement — et c’est en cela qu’ils sont le plus fondamentalement philosophiques. Grâce à l’hédonisme et aux vins libres des vignerons heureux, l’enjeu est d’ériger l’existence en art, donc de perfectionner son art de vivre, ne plus vivoter au fur et à mesure de comportements d’automate, refuser le confort du conformisme, combattre l’intelligence artificielle et le transhumanisme, maximiser en quantité et en qualité les émotions esthétiques, rechercher la beauté et le plaisir en toute chose. Ainsi apprend-on, sous la tutelle de Bacchus et Dionysos, à vivre mieux — ce qui constitue l’objectif de toute philosophie non intellectualiste. Dans le monde actuel, malheureusement, les aquaphiles écrasent les œnophiles en même temps que les intelligences artificielles remplacent les sensibilités naturelles. Mais tout n’est pas perdu.

Toi aussi, ami lecteur, rejoins les vinosophes ! Adopte l’art de vivre le vin ! Plonge sans arrière-pensée dans le présentisme, le solarisme et l’anticonformisme. Participe à ton tour aux résistances existentielles et à la lutte contre l’empire ascète. Conviens, avec nous, que « les sens précèdent l’essence ». Laisse-toi conduire par la volupté et par les sensations immédiates. Recherche la beauté et reste lui fidèle. Tes guides seront ta subjectivité, ta spontanéité, ton intuition et ton imagination — accorde tes vins à tes soifs et non tes soifs à tes vins.

Ici, pas d’objectivité, de technique, de jargon ni de science, pas de cases à remplir ni d’étiquettes à coller, seulement un abandon total à l’énergie du vin, à ses ondes positives, à ses vibrations et à ses messages. Oublie le déjà-bu. Aspire à la surprise et à l’inconnu, exige de vivre des aventures et des sensations fortes, cultive et admire les différences, encourage et protège les originaux. Déguste l’esprit libre ! Le vin libère la pensée et aide à la méditation. Mais c’est surtout un instrument du bonheur humain, un facteur de temps libre et un stimulant artistique. La beauté du vin, par les émotions qu’elle procure, indique comment vivre mieux, comment vivre bien.

Ne cherche surtout pas à « apprendre à déguster ». Fuis les écoles et les professeurs de bon goût. Vis le vin purement et simplement, sans analyse, sans grille de lecture, sans formatage. Reviens à l’état de nature. Comme un enfant, ressens la pureté des émotions premières. Accueille l’instant présent en pleine conscience, lâche prise, détends-toi, place-toi en état de disponibilité totale, libère-toi de tout ce qu’on-t-a appris, oublie les codes et les normes. Livre-toi à l’inconnu, ouvre-toi à l’inspiration, laisse s’exprimer la puissance de tes sensations, éprouve-les, explore-les, dans toute leur intensité. Émerveille-toi, rêve, vibre. Fais de l’émotion pure et ineffable la quête absolue. Et tourne le dos au désastre du monde pour n’en retenir que la beauté. Tout cela grâce au discours sensuel et sans attache d’un verre de jus libre.

Combattons le conformisme

Le suivisme est le plus grand des maux des sociétés contemporaines, sociétés de consommation. Dès lors, pour chaque acte et chaque comportement que vous adoptez, posez-vous cette question : si personne ne me voyait et si personne ne savait ce que je fais, adopterais-je la même conduite ? Si vous répondez très souvent oui, c’est que vous êtes individualiste. Si vous répondez très souvent non, c’est que vous êtes conformiste. Or vous êtes plus humain si vous êtes individualiste que si vous êtes conformiste.

Chez les vinosophes, les conventions importent peu. L’indépendance (d’esprit et de goût) est la seule règle. L’individualisme, pilier de l’humanisme bachique avec le sensualisme, est une approche philosophique, et en particulier éthique, dans laquelle l’individu est l’essentiel. Il s’agit donc d’une défense de l’identité personnelle par rapport à l’identité collective, de la puissance individuelle par rapport à la puissance communautaire, de la liberté du sujet par rapport à la normativité de groupe et de l’esprit libre par rapport à l’esprit asservi.

Le souverainisme individuel des vinosophes est une défense de la capacité de l’individu à se gouverner lui-même, à définir les normes qui sont bonnes pour lui, à s’auto-gouverner, à s’auto-gérer sans subir le paternalisme ou la pression normative d’une autorité supérieure. Surtout, il s’agit de s’autodéterminer, donc de se définir soi-même, de devenir qui l’on est sans se laisser influencer par quelques traditions, habitudes, modes, idées préconçues ou valeurs collectives.

Dégustons souverainement

Dans le cadre de l’humanisme bachique, c’est toujours un sujet qui goûte et il le fait souverainement. Il a toujours raison de ressentir ce qu’il ressent — les mots pour le dire sont une autre question. Il y a les objectivistes — dont les tenants de la dégustation analytique, des recettes œnologiques, du standard, du consensuel et du conventionnel — et les subjectivistes tels que les dégustateurs hédonistes et les vignerons-artistes. Le sens est possible, mais uniquement à l’échelle de l’individu. Tout le reste n’est que manipulation psychologique. Les choses sont vides tant que le sujet ne leur attribue pas de qualités. La connaissance d’un objet est en réalité connaissance de soi-même.

Avec l’humanisme individualiste et subjectiviste, nous nous attachons à une valeur essentielle : la liberté individuelle. Or, de nos jours, ces robots qui nuisent à la liberté ou la refusent sont les objets électroniques et numériques, les IA et les androïdes, mais aussi tous les êtres humains qui se contentent de suivre les normes définies par les « influenceurs » en tous genres. Le monde du vin n’échappe pas à cette évolution délétère. Les robots y sont de plus en plus présents, tant dans les vignes et dans les chais que dans les dégustations.

La vinosophie et l’humanisme bachique sont ainsi l’une des formes que prend la résistance de l’individu face au risque de la robotisation. Rien n’est plus humain que le vin vivant et que sa dégustation souveraine. Promouvoir la vinosophie, sous le haut patronage de Bacchus, c’est défendre l’humanité contre toutes les forces asservissantes et avilissantes du monde moderne.

Résistons aux robots

La vinosophie fait du monde de la création, de la distribution et de la dégustation des vins un îlot de résistance à l’emprise du machinisme et de la techno-science, mais à condition de refuser le vin des chimistes et la dégustation des experts, à base de recettes et d’interventions techniques, de fiches analytiques et de roues des arômes. Ceux-ci sont, au contraire, de nouveaux témoignages du triomphe de la techno-science.

Les vinosophes et Bacchus n’idolâtrent pas le monde technique et scientifique, ils ne se soumettent qu’à la liberté pure et sincère, à la sensualité désinhibée et à l’individualisme débridé qui fondent le surhomme tel que Nietzsche l’a pensé. Déguster librement un verre de vin nature, c’est se surhumaniser en délivrant un peu de son intuition et de son imagination du joug des robots. Ce n’est que par cette liberté individuelle teintée de sensualisme bachique que l’on atteindra le bonheur authentique.

Sauvons l’homme

Tout ce qui relève de l’automatisation, de la mécanisation et de l’informatisation doit être envisagé avec méfiance, même lorsque l’on boit un verre de jus de fruit fermenté. La dégustation vinosophique ne peut pas être, d’une quelconque façon, automatique ni mécanique. Elle concède tout à l’inspiration du moment et à un temps de rencontre unique entre un homme et un vin.

Les êtres humains, par une industrialisation-rationalisation outrancière, modifient profondément le monde, au point d’engendrer une nouvelle ère géologique dont l’Homme — au sens le plus profond et fondamental du terme — est la victime paradoxale, dans une forme de suicide culturel. Gageons que les vins vivants et la dégustation hédoniste sont la première forme prise par le réveil humaniste.

Dans ce cadre, le sensualisme hédoniste est le compagnon de route du souverainisme individuel. L’esprit libre a besoin de s’associer à un corps libre pour s’épanouir pleinement. Le vinosophe développe sa sensualité et son autonomie afin d’atteindre la liberté et le bonheur et, finalement, vivre mieux — ce qui est l’objet de toute philosophie non pervertie par l’intellectualisme. On peut, en goûtant un jour un vin, ressentir un émerveillement si puissant qu’il change pour toujours le rapport au monde et à la vie. Le vin peut conduire du plaisir sensoriel à l’émotion spirituelle, puis à l’intuition, à l’imagination et même à l’inspiration philosophique grâce à laquelle on redéfinit le sens de son existence et sa vision du monde.

À l’ère des smartphones et des réseaux sociaux, alors que la panne des sens semble se généraliser, nous sommes tentés d’abandonner nos compétences sensorielles et cognitives, faute de confiance en nous, écrasés par le poids du regard des autres et par la mode du suivisme. Nous devenons extrêmement vulnérables, de moins en moins confiants en la valeur de nos perceptions sensorielles et de nos sentiments personnels. Les prescripteurs y voient une opportunité à saisir et le monde du vin n’y échappe pas. L’humanisme bachique est une issue de secours, l’exact opposé de ces technologies et experts qui veulent goûter et juger à notre place, qui cherchent à nous enfermer dans un assistanat permanent. Il nous rend autonomes et responsables, il restaure notre souveraineté individuelle et notre capacité à penser par nous-mêmes. Il protège notre droit à la personnalité.

« Soyez résolus de ne plus servir autre chose que du vin, et vous voilà libres », aurait pu écrire La Boétie. Voici, en quelque sorte, la lutte de l’éthique minimale contre la morale totalitaire, le combat de l’énergie solaire contre l’inertie scolaire, la bataille de la philosophie de cave contre la philosophie de caverne — et celle de Dionysos contre Prométhée, du vin naturel et humanisant contre le soda industriel et déshumanisant. Le combat des vinosophes n’est autre que celui de l’homme contre lui-même ou, plus exactement, de l’humanité de l’homme contre son inhumanité. Jusque dans les manières de faire et déguster les vins cette lutte humaniste prend forme.

On peut soigner par le vin — soigner le corps, dans une certaine mesure, et surtout soigner l’âme. La dégustation spirituelle est essentielle en vinosophie. Le vin élargit et éclaire la conscience. Il permet la rencontre sincère et profonde avec le monde, avec autrui, avec soi-même et avec la vie. Autrement dit, on est plus épanoui après avoir éprouvé les émotions délivrées par un verre de vin vivant. La boisson vinosophique indique à chacun sa place dans le monde et l’intérêt de l’existence. Ceux qui ont déjà eu la chair de poule ou la larme à l’œil en goûtant un vin savent la puissance unique, tant psychique qu’esthétique, de ce nectar digne des dieux. Le vin peut guérir beaucoup de maux, à l’échelle de l’individu et à l’échelle de la société.

Chaque jour une méditation accompagnée d’un verre de vin vivant : voici le remède à la perte de sens et à la perte de repères. L’humanisme bachique pourrait nous sauver. Battons-nous en son nom, en levant notre verre — un seul, pas deux, pour goûter et non pour boire, mais au quotidien, afin de garder les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

La vinosophie comprend que les beaux jus et les grands canons sont les moyens d’une vie plus intense, plus authentique, plus extraordinaire. Partageons la potion magique du philosophe.

À consommer avec plaisir, donc avec modération.


CTA Image

Si les valeurs que nous défendons sont aussi les vôtres, rejoignez à votre tour la communauté des vinosophes.

Vous pouvez devenir acteur de la vinosophie en signant le Manifeste des vinosophes et la Déclaration des droits du vin.

Vous soutiendrez ainsi un projet éditorial indépendant et inédit au service des vins vivants, des vignerons heureux et des dégustateurs hédonistes.

Pour que vivent les voix libres du vin.

Je rejoins Vinosophia.