Prenons notre temps et focalisons notre attention
Les vins de fête sont faits pour être partagés, pour accompagner des temps conviviaux et effervescents sans exiger l’attention des convives. Ces « canons » ne font que passer, très agréablement. Ils sont apéritifs, juteux, fruités, frais, fluides, digestes. Ce sont des vins adaptés à des contextes dans lesquels il n’est pas possible d’explorer toute la complexité et toute la profondeur d’un nectar.
Un vin de méditation, au contraire, se savoure lentement, calmement et paisiblement. Il faut lui donner du temps, l’écouter, dialoguer avec lui, permettre à sa poésie et à sa philosophie de s’exprimer. On le déguste en solitaire ou, du moins, sans parler, en fermant les yeux, dans une forme de recueillement teinté de relâchement, éventuellement en l’associant à l’une ou l’autre musique stimulante capable de renforcer sa puissance évocatrice et de décupler les émotions ressenties.
De nos jours, déguster en pleine conscience est devenu une gageure. Nous avons permis à notre attention d’être traitée telle une marchandise. Cela fait des décennies que des médias à but lucratif exploitent notre temps de cerveau disponible, spéculent sur notre propension à accepter la sur-sollicitation et le désenchantement du monde, cela dans un état de passivité et de consommation brute, machinale, sans plaisir et sans conscience, faisant fondre notre matière grise et robotisant nos pensées et nos actes.
Lâchons prise et vivons le vin en pleine conscience
Le vin, du moins dès lors qu’il s’agit d’un vin vivant, vibrant, lumineux, énergétique, à la profonde dimension esthétique, un vin de personnalité, un vin de caractère, n’est pas destiné aux hommes tiktokés. Il n’est pas non plus fait pour être analysé avec la froideur de l’expert. Sa vocation est d’être ressenti, habité, vécu. Rien ne diffère plus d’une vidéo TikTok qu’un verre de vin vivant. Ce dernier favorise la vision esthétique, le jeu, la liberté, les activités réelles et non virtuelles, les sensations vraies et non artificielles, les amitiés sincères, l’autonomie, la solitarité solidaire.
Le principe de la dégustation hédoniste et en pleine conscience est le lâcher-prise, se laisser porter par le vin, et ne jamais parler — si l’on doit parler — que de soi. Déguster, pour un sensualiste autonome, ce n’est pas recevoir des données sensorielles puis les évaluer, les comparer, les classer et les nommer. Déguster, c’est plus simplement recevoir des données sensorielles et chercher à en prendre conscience le plus intimement, profondément et puissamment possible. La conscience sensuelle est donc au centre du jeu. L’intuition et l’imagination la secondent. Le savoir, les connaissances, l’expérience ou la culture, en revanche, n’ont pas leur place. C’est pourquoi je parle également de « dégustation naïve » et m’efforce, face à tout nouveau vin, de retrouver cet heureux état originel de naïveté, d’innocence ou de virginité intellectuelle, pour ne pas que les pensées et la culture viennent perturber ou brider les sens.
Habituellement, on déguste avec la mémoire, on tâche de se souvenir de certains profils ou caractères, de rattacher à du connu, du rassurant ou de l’habituel, de placer dans des cases pour pouvoir ensuite décrire la case et non plus le vin. Une dégustation hédoniste suppose, au contraire, d’avoir de l’envie, de la curiosité et de l’appétit : pour les découvertes, pour les voyages, pour les contrées inédites, pour les premières fois. On fait confiance à sa sagesse corporelle — tout sens provient des sens.
Au moment de goûter quelque canon nature, l’esprit doit être dans une dynamique de « tabula rasa ». Celui qui cherche à tout prix à s’accrocher à ses repères et à ses habitudes passera forcément à côté de la finesse inimitable du vin, de sa complexité inconnue, de son caractère intraduisible. Celui qui rompt avec la dégustation analytique, qui délaisse la volonté de disséquer, de dominer, de disserter ou de fanfaronner, entrera beaucoup plus sincèrement et intimement en contact avec le vin — à condition qu’il ne s’agisse pas d’un vin lui-même technique et scientifique.
Le nom Vinosophia témoigne de l’ambition de vivre le vin, d’en faire une philosophie et un art de vivre — loin des formations et publications par trop techniques, stéréotypées, peu stimulantes et peu réjouissantes. Ici, l’accent est mis sur la subjectivité, l’émotion, la pleine conscience et l’hédonisme. « Sophia » renvoie à la sagesse, à la connaissance profonde et intime, à un rapport réfléchi, sensible, cultivé et non-analytique au vin, combinant dimension spirituelle et quête esthétique.
La vinosophie est une philosophie de vie. Pour elle, l’art de boire est la meilleure des introductions au bon usage des plaisirs de l’existence. Qu’est-ce qu’un artiste ? C’est quelqu’un qui cherche à donner et à prendre du plaisir en jouant avec l’intuition, l’imagination et l’inspiration. L’art possède plus de valeur que la vérité. Le vin est un art de vivre. Et la vie est une fête. Le but des vinosophes est de pratiquer cette philosophie au quotidien et de montrer qu’il n’y a pas de meilleur exhausteur de vie que le jus divin qui permet de fusionner avec le monde et de connaître le sublime.
Cependant, la beauté qui nous inspire et nous aspire peut se trouver partout. Au-delà du vin, sous le haut patronage de Dionysos, dieu des esthètes et des philosophes, les vinosophes souhaitent vivre mieux grâce à la beauté qu’ils recherchent en toutes choses, sous toutes ses formes. Leur grande quête et leur raison de vivre sont esthétiques. L’éthique n’est que l’effet. Ils se donnent comme but existentiel d’accéder aux belles choses et d’en jouir. Voilà l’hédonisme ! Toutes les beautés sensuelles et spirituelles les concernent. La vinosophie est plus grande que l’œnophilie.
Toujours est-il qu’il existe une sagesse éternelle du goûteur de vin, depuis les symposiums de l’Antiquité et les supras de Géorgie, et je me suis donné comme mission, avec tous les vinosophes qui voudront me rejoindre, de transmettre cette sagesse de la beauté qui, par les émotions qu’elle procure, est le meilleur guide, donnant un sens sensuel à une existence par essence absurde, incitant à vivre malgré le mal de l’esprit dont souffre l’époque actuelle.
Taisons-nous, fermons les yeux, rêvons
La nature enseigne la simplicité et la facilité de la jouissance. Les vinosophes se situent aux antipodes de l’image caricaturale que l’on a généralement de la dégustation. L’ambition de la dégustation hédoniste est d’optimiser le plaisir éprouvé — le plaisir étant la valeur des valeurs. Nous prenons donc nos distances avec la dégustation analytique, une dégustation technique, pseudo-scientifique et pseudo-objective ; et nous cherchons à maximiser les émotions, à éprouver des sensations fortes, à vivre des aventures, des expériences et des voyages inédits. Les thuriféraires de la dégustation analytique veulent nous apprendre à déguster comme des professionnels, avec beaucoup d’esprit de sérieux et parfois même un certain esprit de compétition culminant dans l’image iconique des concours de dégustation ou de sommellerie.
Les meilleurs dégustateurs ne sont pas ceux qui savent « reconnaître les arômes », déterminer les cépages, identifier l’origine, caractériser la structure ou qualifier l’équilibre gustatif, mais ceux qui sont autonomes, souverains, qui parviennent à éprouver les sensations et les émotions les plus pures et puissantes, qui savent le mieux lâcher prise, se libérer et s’ouvrir, faisant abstraction de toute intention pédante, vaniteuse ou cuistre. Rien n’est plus incompatible avec la vinosophie que la fatuité de celui qui, le visage sévère, les sourcils froncés comme s’il allait gronder le vin, plonge son nez dans son verre quelques secondes puis déclame, devant un public ébahi, « ce vin possède de délicates notes de cerises de Fougerolles, de poivre de Sichuan et de viande des Grisons enrichies par de subtiles effluves d’ambre gris, de silex du Paléolithique et de bois de Santal. Le bouquet est riche et je perçois même quelques bribes de boîte à cigare Flor de Selva et d’entrecôte black angus maturée trente jours ».
Avec l’affirmation des vins de lieux, des vins naturels, des vins vivants, la dégustation experte et analytique se ringardise car lister les arômes et qualifier les saveurs revient à s’appesantir sur des détails, de façon qui plus est très partielle et partiale, alors que ces vins vont beaucoup plus loin et racontent des histoires littéralement extraordinaires et exceptionnelles à qui sait les entendre.
Face à ces vins libres, aux énergies magnifiques, exprimant la relation de la Terre au Soleil, la dégustation analytique à base de fiches de dégustation et de roues des arômes paraît bien fade, plate et sans passion, trop superficielle et artificielle, trop détachée de la nature à laquelle le vin appartient. Elle incarne tout le contraire de ce que sont ces vins qui mêlent liberté, dynamisme, caractère, évasion, lâcher-prise, diversité infinie et singularité ineffable.
Les vins libres sont finalement des vins qui font rêver, qui font penser, qui permettent de s’évader, qui attisent la curiosité autant que la créativité, mais qui ne doivent pas faire parler — et tel est le principe même de la dégustation la plus hédoniste et la plus sincère : goûter, rêver, et se taire.
Un vin n’existe que dans les sensations de celui qui le goûte. Les mots de celui qui en parle ne sont que de la fumée. L’absence de discours — à la fois avant, pendant et après la dégustation — est indispensable à la conscience sensuelle, à l’authenticité des saveurs, des odeurs et des textures, ainsi qu’à l’épanouissement de la jouissance. Il vaut mieux que ce soit le vin qui s’exprime plutôt que le dégustateur. La beauté est dans la bouche de celui qui goûte, pas dans la bouche de celui qui parle. La poésie du vin est inaccessible à celui qui le harcèle de questions techniques et fragmentaires — comme si votre interlocuteur n’était pas perçu tel un être humain mais comme une tête, puis des bras, puis un ventre, puis des jambes etc.
Lors d’une dégustation sensuelle, on se livre donc totalement à ses sensations, sans chercher des mots pour les traduire — « traduttore, traditore » disent les Italiens : le traducteur est un traître. La dégustation est alors un moment de pur abandon au mariage du vin et de soi-même, l’instant présent focalise toute l’attention et l’instant d’avant comme l’instant d’après sont bannis — on ne fouille pas dans ses souvenirs pour « reconnaître » et on n’anticipe pas les explications que l’on devra donner. On est pleinement libéré, détendu, ouvert de sens et d’esprit, car on sait que l’on n’aura pas à prendre la parole ni à expliquer ses impressions, on ne devra pas comparer son analyse avec celles des autres ou avec celle du maître.
Le commentaire oblige à ressentir quelque-chose pour avoir quelque-chose à dire et, bien souvent, on force ce ressenti, on le fabrique pour être certain de n’en pas manquer, si bien qu’il s’avère assez artificiel. Il n’est d’ailleurs pas rare, quand on sait quel vin on va boire, de dessiner à grands traits ses futures impressions avant même de l’avoir goûté ou odoré. Les pires ennemis du vin sont le conformisme, les aprioris et les jugements hâtifs.
Assumons nos subjectivités et nos sensibilités
Les vinosophes jouent la carte de l’être contre celle du connaître, ils misent sur l’être contre le paraître. Aujourd’hui, avec les progrès des neurosciences, on sait que les perceptions varient énormément d’un individu à l’autre et que le goût est propre à chacun, tant en fonction de ses caractères génétiques que selon sa culture. Surtout, on oublie que l’amateur est celui qui aime et qui jouit. En en faisant un technicien, on l’empêche tout simplement d’aimer et de jouir sereinement, pleinement, authentiquement. Certes, le professionnel peut déguster afin d’obtenir des informations, mais l’amateur, lui, goûte pour le plaisir, pour la joie, pour le temps libre. D’un côté, on démembre, on dissèque, on décompose, on toise, on juge, on classe, on range, on catalogue. De l’autre, on savoure. Et on laisse le jus s’exprimer librement, s’adressant à la conscience corporelle propre à chacun — il n’est pas de dégustateur autonome sans vin autonome.
La liberté d’expression est le premier et le dernier des droits du vin. Or celui-ci tient des discours différents selon les personnes qu’il a en face de lui. Il se livre plus ou moins, il entre dans les détails ou non, il se montre doux ou virulent. Les vins des vinosophes, ce ne sont pas des vérités à conquérir, ce sont seulement des voluptés et du bien-être à accueillir. Donc pas de In vino veritas, uniquement un In vino voluptas.
Notre guide devrait être en toutes circonstances notre sensibilité exacerbée — ces larmes qui montent aux yeux à la vue de la beauté d’un paysage alpin ou méditerranéen, devant les prodiges de la nature, au long d’une promenade matinale en forêt, quand le souffle du vent frais caresse la peau, lorsque le Soleil réchauffe la chair, au son de la poésie, dans les vibrations de la musique, devant la glorieuse incertitude du sport, quand un vin vivant parle au plus profond de l’âme. Malheureusement, cette sensibilité, qui devrait être le lot commun de l’humanité et que la vinosophie cherche à attiser, tend à disparaître au profit du panurgisme mou et de l’inertie la plus froide.
Devenons ce que nous sommes
Bien sûr, nul ne peut passer en un instant d’un pôle à un autre, de la technique à l’intuition, de la maîtrise au lâcher-prise, de la science à l’art, du laboratoire à la terre. Accéder à la finesse bachique suppose une patiente initiation sans imitation — car déguster est un « art majeur », comme dirait Serge Gainsbourg, mais qui, à l’inverse des autres arts, s’exerce au moyen d’une pleine subjectivité, afin d’accéder à une beauté qui n’est partagée avec personne (i.e. bien que goûtant le même vin, chaque dégustateur accède à des sensations particulières, uniques et inénarrables). Cette initiation est un développement de soi par soi, sans école et sans maître, sans manuel et sans lois. Il s’agit simplement de goûter encore et encore des vins fins, sans fard, nus, pour percevoir de mieux en mieux leurs subtilités, leurs nuances, leur grâce, leur délicatesse, et comprendre à quel point cela peut donner lieu à de formidables émotions esthétiques. Ici, le mieux est l’allié du bien.
C’est ainsi qu’un amateur, au sens étymologique, peut passer de la puissance à la finesse ou, plus exactement, de la puissance technologique à la finesse naturelle. Plus on perçoit de nuances dans un vin, plus il est fin. En la matière, mon expérience me fait dire que rien ne saurait égaler les vins blancs de macération (dits « vins oranges »). Ces vins s’apprécient telles des œuvres d’art, avec curiosité, émerveillement, attention, patience et ouverture d’esprit. Plus de la moitié de mes grandes émotions bachiques m’ont été offertes par ces vins oranges, qu’ils viennent d’Alsace, de Géorgie, de Slovénie ou de Vénétie-Julienne. Ils me passionnent. Mais tous les goûts sont dans la nature ; et il revient à chacun, au fur et à mesure, de maîtriser sa sensibilité, comprendre sa personnalité gustative et développer ses caractères subjectifs et uniques.
Goûtons avec le cœur et communions avec le vin
Profite de ton droit au plaisir, le plus humain de tous tes droits. Goûte avec ton cœur, qui n’appartient qu’à toi. Déguste en artiste, en totale subjectivité, en laissant faire ton inspiration et ton aperception, sans règles, sans protocoles, sans formatage. Si la dégustation analytique repose sur le contrôle des sensations, la dégustation hédoniste et en pleine conscience, décomplexée et naïve, suppose la libération des sensations. Ensuite, focalise-toi sur ces dernières, avec pour règle d’or de ne jamais parler, ne jamais commenter, pour éviter tout effort d’examen-qualification-classement, ou bien active les connexions vin-corps-esprit, dans une forme de dégustation spirituelle ou méditative à base de sensations pensées visant, en définitive, à te comprendre toi-même et à déterminer ce qui est bon pour toi.
Dans une dégustation sensuelle, l’objectif est de communier avec le vin, non de communiquer autour du vin. Passer de l’intimité organoleptique à un discours, à un acte de formalisation, dans un effort inductif, est une gageure, presque une violence faite au vin comme à soi-même et dont le lâcher-prise, le plaisir, l’évasion et l’indépendance d’esprit et de sens sont les victimes collatérales.
La dégustation hédoniste et en pleine conscience, ce n’est donc ni « boire un coup » en toute décontraction et en toute distraction ni analyser et commenter, ce n’est ni consommer ni juger, c’est vivre pleinement l’instant gustatif, recevoir le vin et dialoguer sensuellement avec lui, sans arrière-pensée, sans calcul, sans effort et sans prétention. Or, d’ordinaire, personne ne déguste ainsi, avec lâcher-prise, dans un mélange de détente et de recueillement, dans un état de disponibilité totale, entièrement consacré au plaisir sérieux, prêt à rencontrer et accueillir le vin : soit on se concentre afin d’analyser le vin en technicien, dans une position de surplomb ; soit on boit le vin assez machinalement, sans trop y penser, dans un cadre social-festif, dans une ambiance conviviale où des conversations et autres gênes interdisent de fermer les yeux et de se recentrer sur soi-même.
L’amateur est un œnophile. Il ne craint pas la surprise, il l’espère. Il aspire à l’émerveillement, à l’étonnement, à l’inconnu, à l’évasion et à l’aventure. Son but n’est pas de réussir à placer le vin dans des cases, dans des tiroirs, dans des catégories. C’est pourquoi il aime les vins libres, énergiques et singuliers, qui échappent au formatage, aux styles bien définis, aux standards, aux habitudes qui rassurent, au prêt-à-penser et au prêt-à-goûter. L’objectif du vinosophe est de déguster en souriant et non en fronçant les sourcils, sans se torturer l’esprit. Il s’agit de vivre le vin purement et simplement, sans grille de lecture à respecter, sans attentes et sans objectifs particuliers. Il n’est pas de vin libre sans dégustateur libre et pas de vin vivant sans dégustateur vivant.
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