Ce sont la liberté, la pureté et l’énergie des canons vinosophiques qui font essentiellement la différence entre vins durs et vins souples, entre vins fermés et vins ouverts, entre vins austères et vins joyeux, entre vins sérieux et vins détendus, entre vins taiseux et vins aériens, entre vins intimidants et vins affriolants. On aime ces jus-là parce qu’ils sont parfois guillerets, parfois fougueux, tantôt sobres et discrets, tantôt bavards et exubérants, mais toujours raffinés, toujours subtils, jamais prétentieux, jamais raides, dans tous les cas francs dans leurs nuances. Leurs caractères proviennent de leurs histoires particulières, qu’ils retranscrivent avec la plus grande honnêteté, sans rien cacher. Contrairement à un vin sans histoire, momifié, « bien fait » (par l’homme), conventionnel à tous les points de vue, y compris par son goût, un vin libre peut être envisagé tel un être à part entière, avec sa personnalité singulière, son parcours propre, l’humain se bornant à l’accompagner sans le diriger. Il est littéralement vivant. Il est aussi sincère qu’expressif, sa parole n’est ni bridée ni catéchisée. La liberté d’expression est le premier de ses droits. Avec la Déclaration des Droits du Vin, la France s’affirme non seulement comme le pays des droits de l’homme, mais aussi comme le pays des droits du vin et, finalement, tel le berceau des jus fermentés les plus authentiques et extraordinaires.
Il y a, parmi les vinosophes, certaines personnes qui produisent en pleine conscience et d’autres qui savourent en pleine conscience. Les droits du vin ne sauraient aller sans devoirs du dégustateur. Ceux-ci convergent dans cette formule boétienne : « Soyez résolus de ne plus servir autre chose que du vin, et vous voilà libres ». Choisir, goûter, apprécier et partager un verre de vin, ce sont autant d’actes militants. Le refus de la standardisation et de la médiocrisation est un engagement humaniste. Nous souhaitons à la fois boire bon et boire juste. Nous changeons le monde avec nos tire-bouchons autant qu’avec nos bulletins de vote.
Déclaration des Droits du Vin
Au nom de tous les vins libres, naturels et vivants, au nom de tous les nectars philosophiques capables d’indiquer aux hommes le chemin de la paix et de la joie, nous proclamons ceci :
Art. 1. Notre liberté d’expression est sacrée.
Art. 2. Nous sommes des vins de caractère, artisanaux et authentiques. Nous nous opposons aux vins ordinaires issus de processus œnologiques de standardisation et d’industrialisation.
Art. 3. Chacun d’entre nous est un être unique et inimitable. Nous sommes unis par notre diversité qui constitue la plus grande richesse des œnophiles.
Art. 4. Nous luttons contre tout ce qui est conventionnel, normé, artificiel, superficiel ou hyper-transformé.
Art. 5. Nous sommes fidèles à nos racines. Nous cherchons à traduire au mieux nos origines, les lieux qui nous ont nourris, les énergies de la terre et des pierres dans lesquelles nous avons puisé. Nous ne sommes jamais variétaux ni maquillés.
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Art. 6. Nous sommes accompagnés et protégés par les hommes. Il leur est défendu d’outrepasser cette mission et de travestir nos fruits, nos terroirs ou nos millésimes.
Art. 7. Nous sommes les enfants de vignerons heureux, qui font confiance à leur sensibilité, leur intuition et leur capacité d’adaptation, qui refusent d’appliquer machinalement des recettes œnologiques, qui envisagent leur ouvrage tel celui d’artistes qui ont le goût de la liberté et de l’aventure.
Art. 8. Nous sommes essentiellement les fruits d’un travail méticuleux à la vigne. Nos terres sont cultivées par des hommes conscients de leurs obligations morales à l’égard de la nature.
Art. 9. Nous provenons de sols et de raisins vivants. Nos vignerons refusent d’utiliser des engrais, antifongiques, désherbants, pesticides ou insecticides issus de la chimie de synthèse. Ils fertilisent les sols grâce à du fumier, du compost végétal, des engrais verts et des couverts végétaux. Ils luttent contre les maladies de la vigne grâce à des produits d’origine naturelle, sans résidus, tels que des extraits de plantes, des algues, de la propolis, des champignons ou des micro-organismes antagonistes qui permettent d’utiliser moins de cuivre et de soufre, avec pour objectif leur élimination totale quand les conditions sont favorables.
Art. 10. Nos vignerons préservent les écosystèmes, la biodiversité, les ressources et les biens communs. Ils adoptent des pratiques d’agroécologie et de sobriété énergétique, ils promeuvent la polyculture, l’enherbement, l’implantation de haies et de zones boisées aux multiples interactions vertueuses, la production de compost, la protection des insectes pollinisateurs et de la faune utile.
Art. 11. Nous ne tolérons l’irrigation au goutte-à-goutte qu’en cas de risque de stress sévère et à condition que l’exploitation de la ressource hydrique soit responsable.
Art. 12. Nos vendanges sont manuelles.
Art. 13. Nos vignes sont issues de sélections massales. Nous encourageons le remplacement des clones par des individus différents les uns des autres.
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Art. 14. Nous nous distinguons par l’élégance naturelle et non par la puissance technologique. En tant que vins vivants, notre signature est la finesse qui se traduit par la fraîcheur fruitée, l’intensité juteuse, le caractère terroiriste, l’harmonie lumineuse, l’énergie solaire, la profondeur minérale et la persistance vibrante.
Art. 15. Notre vinification respecte notre caractère libre, pur, naturel et vivant.
Art. 16. Nous sommes façonnés par les levures indigènes naturellement présentes dans les vignes et dans les chais. Nous nous affinons grâce à de lentes fermentations et de longs élevages. On ne nous enrichit jamais en enzymes, lysozymes ou bactéries lactiques.
Art. 17. Nous ne sommes jamais contractés, bridés ou figés par l’ajout de dioxyde de soufre durant la vinification. Au moment de la mise en bouteilles, une dose modérée de SO2 peut être bienvenue afin de nous protéger (jusqu’à 30 mg/l pour les vins rouges ou oranges et 40 mg/l pour les vins blancs, rosés, pétillants ou liquoreux).
Art. 18. Nous nous méfions des déviances qui rendent les jus homogènes et masquent la personnalité et la finesse de chacun.
Art. 19. Nous ne sommes jamais fardés par un goût de bois. Nous fuyons les odeurs vulgaires de chêne, de vanille, de noix de coco ou de clou de girofle, mais aussi les notes plus élégantes, mais tout autant dénaturantes, de résine, de pain grillé, de fumée ou de café dès lors qu’elles sont sans rapport avec le fruit ou le terroir.
Art. 20. Notre goût (fraîcheur, chaleur, rondeur, tanins, arômes) n’est jamais fabriqué ni modifié par quelques manipulations (levurage, boisage, filtration, collage, acidification ou désacidification, chaptalisation, désalcoolisation, gomme-arabiquisation, carboxyméthylcellulosation, traitement thermique à plus de 30 °C, électrodialyse à membrane bipolaire, ajout de moût concentré, osmose inverse ou autres méthodes physiques de concentration des moûts, élimination du dioxyde de soufre par procédés physiques, utilisation de bentonite, albumine, caséine, charbon végétal ou enzymes pectolytiques etc.). Seul un contrôle de la température est acceptable afin d’assurer de bonnes fermentations, ainsi que l’utilisation de dioxyde de carbone, d’azote ou d’argon pour protéger le vin de l’air.
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Art. 21. En bouteille, nous prenons notre temps, nous évoluons, nous minéralisons et nous nous épanouissons patiemment. Il est défendu de nous boire et a fortiori de nous juger tant que nous ne sommes encore que des enfants.
Art. 22. Dans le verre, nous nous révélons seulement grâce au temps libre. Tout dégustateur qui nous respecte doit nous offrir autant de temps que nécessaire pour que nous respirions, que nous nous détendions, que nous prenions nos aises et que nous affirmions nos personnalités.
Art. 23. Nous exigeons d’être servis dans de bonnes conditions (à une température adéquate, après aération, dans un verre fin et épuré, sans accompagnement alimentaire dénaturant).
Art. 24. Nous méritons une dégustation qui nous place au centre de l’attention. Nous n’avons pas vocation à simplement « accompagner » des mets. Nous pouvons servir de vins de fête ou de vins de méditation, mais nous préférons quand le dégustateur ferme les yeux et se concentre sur notre relation intime plutôt que de nous avaler machinalement, en toute distraction.
Art. 25. Nous invitons les dégustateurs à communier avec nous plutôt qu’à communiquer entre eux. Nous nous exprimons uniquement dans le cadre de la pleine conscience sensuelle.
Art. 26. Nous suscitons des ressentis subjectifs, personnels, indicibles, non partageables. Nous ne pouvons pas donner lieu à des notes chiffrées ou commentaires objectifs.
Art. 27. Nous ne prenons sens que dans le dialogue et ne nous livrons jamais à celui qui souhaite nous dominer, nous maîtriser, nous décortiquer.
Art. 28. Nous ne sommes compatibles ni avec l’esprit de sérieux, ni avec l’esprit de compétition, ni avec l’esprit scientifique. Nous préférons la sensibilité, la sincérité, la simplicité, la spontanéité et l’émerveillement.
Art. 29. Nous aspirons à délivrer des émotions ineffables et non à engendrer des descriptions techniques. Nous nous connectons à l’intuition et à l’imagination des dégustateurs.
Art. 30. Nous devons être goûtés naïvement, sans attente, sans idée préconçue, loin des normes, des écoles et des professeurs de goût.
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Art. 31. Nous n’existons qu’en tant que personnalités unitaires et indivisibles, jamais telles des sommes de paramètres.
Art. 32. Nous sommes des poésies liquides. Nous diffusons des énergies que nos dégustateurs sont invités à explorer dans le calme et la sérénité.
Art. 33. Notre volonté est de procurer de la joie, d’être goûtés avec plaisir. Nous sommes voués à la dégustation hédoniste avant tout.
Art. 34. Notre essence est la beauté : de la fraîcheur, de l’élégance, de l’intensité, de l’harmonie et de l’énergie, mais aussi des valeurs, du partage, de la fête, du lâcher-prise, de l’accord et de la magie de l’instant.
Art. 35. Nous sommes au cœur de l’esthétisme existentiel dont l’objectif est de rechercher les belles choses et d’en jouir afin de vivre pleinement.
Art. 36. Nous servons l’art de vivre. Nous permettons à chacun de faire de sa vie une œuvre d’art.
Art. 37. Nous invitons à la slow life, loin de la restauration rapide, de la société de consommation, de l’hyperconnexion, de l’abêtissement général et de l’endormissement collectif.
Art. 38. Nous revendiquons le slow drinking, soit l’art de prendre son temps en mâchant le vin, en fermant les yeux, en se concentrant longuement sur ses sensations et en redoublant d’attention à l’égard de la persistance en bouche. Nous reconnaissons que le premier verre est pour goûter et le second est pour boire.
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Art. 39. Nous avons le goût de la liberté, du bonheur et de l’humanisme. Nous procurons des joies à la fois gustatives et morales.
Art. 40. Nous déguster, c’est déguster des saveurs, mais aussi des valeurs, des symboles, des histoires et des hommes.
Art. 41. Nous profitons au développement durable, à l’écotourisme, à la justice sociale, à la solidarité et à la fraternité. Nous soutenons une agriculture paysanne à taille humaine.
Art. 42. Nous comprenons que l’alimentation et la boisson sont des actes primaires par lesquels les hommes peuvent engager des luttes et donner du sens à leurs existences.
Art. 43. Nous sommes des objets culturels qui enrichissent à la fois les individus et les civilisations, qui œuvrent à la paix entre les peuples, à la tolérance des différences et à la construction d’un avenir meilleur.
Art. 44. Nous éveillons la sensualité et l’autonomie de celui qui nous goûte.
Art. 45. Nous défendons la sagesse corporelle et la souveraineté individuelle contre l’objectivisme, le conformisme, le dogmatisme, l’artificialisation et la standardisation.
Art. 46. Nous sommes des vins de méditation, nous transmettons des messages. Nous permettons à l’homme de mieux comprendre le monde, la nature et la vie, et de mieux se comprendre lui-même. Nous alimentons à la fois les sens et l’esprit. Nous stimulons la conscience éthique autant que la quête esthétique.
Art. 47. Nous sommes les moyens de vies plus intenses, plus heureuses, plus authentiques, plus extraordinaires. Nous sommes des leçons de philosophie en bouteilles en ce que nous enseignons comment mieux vivre dans un monde absurde.
Art. 48. Nous permettons à l’homme de s’épanouir, de s’inventer et se réinventer tout au long de son existence, d’adopter d’autres modes de vie plus conscients, plus responsables, plus indépendants et plus joyeux.
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Art. 49. Nous sommes vendus à des prix justes tant pour les producteurs que pour les consommateurs. Nous reconnaissons que le prix ne fait pas la valeur. Nous condamnons sévèrement la spéculation.
Art. 50. Nous sommes purs et sains tant que nous sommes consommés avec plaisir, donc avec modération. Nous combattons l’hygiénisme et la bien-pensance tristes et stériles.
Tournon-sur-Rhône, le 22 septembre 2025
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